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CHAPITRE VI
LE NIHILISME ET LE MYSTICISME. — TOLSTOÏ.


Nous avons vu le roman de mœurs naître en Russie avec Tourguénef ; nous l’avons vu se porter du premier coup, et comme par une pente naturelle de l’esprit national, vers l’observation psychologique des types généraux ; peut-être serait-il plus juste de dire la contemplation, pour bien marquer la sérénité qui tempérait chez ce grand artiste la curiosité morale. Dostoïevsky nous a montré un génie tout contraire, inculte et subtil, échauffé par la pitié, torturé par les visions tragiques, avec une préoccupation maladive des types d’exception. Le premier de ces écrivains reste toujours en coquetterie avec les doctrines libérales ; le second est un slavophile intransigeant.

Tolstoï[1] nous garde d’autres surprises. Plus jeune que ses prédécesseurs d’une dizaine d’années, il n’a guère subi les influences de 1848. Libre de toute attache d’école, indifférent aux partis politiques qu’il dédaigne, ce

  1. Œuvres compètes, 11 vol. in-8°, édit. des frères Salaief, Moscou. 1880.