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CHAPITRE V
LA RELIGION DE LA SOUFFRANCE. — DOSTOIEVSKY.


Voici venir le Scythe, le vrai Scythe, qui va révolutionner toutes nos habitudes intellectuelles. Avec lui, nous rentrons au cœur de Moscou, dans cette monstrueuse cathédrale de Saint-Basile, découpée et peinte comme une pagode chinoise, bâtie par des architectes tartares, et qui abrite pourtant le Dieu chrétien. Sortis de la même école, portés par le même mouvement d’idées, débutant ensemble la même année, Tourguénef et Dostoïevsky présentent des contrastes bien tranchés ; ils ont un trait de ressemblance, le signe ineffaçable des « années quarante », la sympathie humaine. Chez Dostoïevsky, cette sympathie s’exalta en pitié désespérée pour les humbles, et sa pitié le fit maître de ce peuple, qui crut en lui.

Il y a des liens secrets entre toutes les formes d’art nées à la même heure ; l’inclination qui porta ces écrivains russes à l’étude de la vie réelle, et l’attrait qui ramenait, vers la même époque, nos grands paysagistes français à l’observation de la nature, semblent découler du même sentiment. Corot, Rousseau, Millet donneraient