Page:Virgile - Énéide, traduction Guerle, 1825, livres I-VI.djvu/409

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ô Vierge sainte ! pourquoi, près de ces eaux, ce concours empressé ? Que demandent ces ombres plaintives ? Par quel sort inégal voit-on les unes exilées du rivage, tandis que les autres, emportées par la rame, vont sillonnant ces livides abîmes ? » L’antique prêtresse lui répond : « Fils d’Anchise, pur sang des immortels ! sous tes yeux sont les étangs profonds du Cocyte, et les marais du Styx, du Styx par qui les dieux ne jurent qu’en tremblant, et dont ils n’osent attester en vain la puissance. Ce nocher, c’est Caron. Cette foule éplorée qu’il repousse ne put obtenir sur la terre la faveur d’un cercueil ; ceux que porte l’onde noire ont reçu les honneurs funèbres. Caron ne passe point les morts sur ces rauques torrens, ils ne peuvent aborder ces rives désolées, que leur cendre recueillie ne repose dans la tombe. Leurs âmes vagabondes voltigent durant vingt lustres autour de ces landes arides : alors, admises enfin dans la barque, elles traversent les flots désirés. » Immobile et pensif, le héros accusait en lui-même la rigueur de leurs destinées, quand s’offrent à ses regards les ombres mélancoliques de Leucaspe et d’Oronte, privés, hélas ! de sépulture. Généreux chefs des Lyciens, ils voguaient ensemble, par un ciel orageux, des ports de Troie vers ceux du Latium : l’horrible tempête les engloutit ensemble, submergeant à la fois et le navire et les guerriers.

Au même instant s’avançait Palinure, l’infortuné pilote, Palinure, qui naguère, quittant la Sicile, tomba de sa poupe en observant les astres, et roula dans les