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LE SECRET DE LA REINE CHRISTINE

— Il a refusé d’assister à la cérémonie d’aujourd’hui. Il en mourra.

— Et nous qui, faisant notre tour d’Europe, venions d’Italie pour voir la reine Christine ! Nous voilà frustrés ! s’écria le jeune étranger. En passant par Paris, nous avions demandé des lettres d’introduction à Gille Ménage, à Scarron. Christine n’est-elle point, malgré sa jeunesse, la plus érudite des femmes et des reines ? À seize ans, paraît-il, elle savait onze langues, y compris l’arabe et l’hébreu !

— Pardieu ! C’est bien tous ces savants que le diable emporte qui lui ont tourné la tête ! interrompit d’une voix rude un vieux paysan qui s’était approché. On l’a bourrée de latin, farcie de grec, barbouillée de chiffres. Il n’en faut pas tant pour savoir régner avec sagesse ni pour faire des enfants. N’aurait-elle pas dû déjà donner quatre ou cinq héritiers au trône ? Au lieu de quoi, elle a toujours refusé de contracter mariage. On dirait, ma parole ! que ça lui fait peur de coucher avec un homme ! Et la voici sur le penchant de ses vingt-sept années. Une vieille fille ! À croire, mille diables ! qu’elle a perdu le sens !

— C’est le danneman Larsson, un propriétaire paysan de la région du lac Moelar, répondit au regard du jeune homme Maître Goefle, l’orfèvre qui à son tour, avait rejoint le groupe. Nos paysans adorent leur reine, ils se feraient tuer pour elle, mais, même devant elle, ils gardent toujours leur franc-parler.

Tout à coup, un frémissement courut sur la foule. Toutes les têtes, comme aimantées, se tournèrent vers une route qui se perdait au loin dans la forêt. Dans un nuage de poussière vermeille, un cavalier, penché en avant sur sa selle, enfonçant ses éperons dans les flancs de sa monture, l’excitant de la voix et de la cravache, survenait à une allure de foudre. Et dans le grand silence qui s’était soudain abattu sur cette multitude, on n’entendait plus que le galop rythmé du beau genêt d’Espagne, d’une blancheur immaculée, et les cris de son cavalier.

Mais le maîtrisant soudain avec une violence qui le fit se cabrer, l’écume aux dents, le jeune homme se redressa puis, arrachant son feutre d’un geste hardi, l’agita joyeusement au-dessus de sa tête.