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Jeanne était au moins un embarras ; c’est au peuple qu’elle s’adresse, c’est le peuple qu’elle excite à la défense du territoire. Pour les gentils-hommes anglais, la Pucelle était une instigatrice de révoltes, une révolutionnaire. Ils sentirent toute la gravité de cette influence nouvelle qui soulevait des populations au nom de la défense du sol. Elle fut condamnée au nom de cette raison politique qui croit toujours qu’avec des supplices ou des proscriptions on peut étouffer des principes nouveaux[1]. Les Anglais ne furent pas les plus coupables dans cette honteuse procédure, à laquelle présida l’évêque de Beauvais, mais bien la noblesse et le

  1. « Très haut et très puissaut prince et nostre très redoubté et honoré seigneur, nous nous recommandons très humblement à vostre noble haultece. Combien qui autreffois, nostre très redoubté et honoré seigneur, nous ayons par devers vostre haultece escript et supplié très humblement à ce que celle femme dicte la Pucelle estant, la mercy Dieu, en vostre subjeccion, fust mise es mains de la justice de l’Eglise pour lui faire son procès deuement sur les ydolatries et autres matières touchans nostre saincte foy, et les escandes réparer à l’occasion d’elle survenus en ce royaume ; ensemble les dommages et inconvéniens innumérables qui en sont ensuis… ; car en vérité au jugement de tous les bons catholiques cognaissans en ce, si grant lésion en la sainte foy, si énorme péril, inconvénient et dommaige pour toute la chose puhlique de ce royaume ne sont avenues de mémoire d’omme, si comme seroit, se elle (la Pucelle) partoit par telles voyes dampnées, sans convenable reparacion ; mais seroit-ce en vérité grandement au préjudice de vostre honneur et du très chrestien nom de la maison de France, dont vous et vos très nobles progéniteurs avez esté et estes continuelement loyaux protecteurs et très nobles membres principaulx… » (Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, publié par J. Quicherat, t. I. — Lettre de l’université de Paris au duc de Bourgogne, p. 8.) — L’université de Paris, en réclamant la mise en jugement et la condamnation de Jeanne d’Arc, agissait au nom des principes conservateurs. En effet, où allait-on si une pauvre villageoise pouvait impunément se faire suivre de tout un peuple au seul nom de l’indépendance nationale, et détruire ainsi toutes les combinaisons politiques des seigneurs français et anglais pour se partager le territoire ? Mais à côté de ce style amphigourique et des interrogations captieuses adressées à la Pucelle par ses juges, quelle grandeur et quelle noble simplicité dans ses réponses. « Interroguée s’elle dist point que les pennonceaulx qui estoient ensemblance des siens estoient eureux : respond, elle leur disoit bien à la fois : Entrez hardiment par my les Anglois et elle mesme y entroit. »

    Quand fut prise la ville d’Orléans, « si mandèrent (les Anglois) hastivement ces choses au duc Jean de Betfort, régent, qui de ce fut moult dolent, et doublant que aucuns de ceulx de Paris se deussent pour ceste desconfiture réduire en l’obéissance du roy et faire esmouvoir le commun peuple contre les Anglois… » Le commun peuple ne tenait plus compte des usages de la guerre ; plus de prisonuiers, il fallait exterminer les étrangers. «… Si furrent illee (il la prise de Jargean), prins prisonniers Guillaume de la Poule, comte de Suffort, Jean de la Poule son frère ; et fut la déconfiture des Anglois nombrée environ cinq cent combattans, dont le plus furent occis, car les gens du commun occioient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglois qu’ils avoient pris à rançon. Par quoy il convint mener à Orléans par nuict, et par la rivière de Loire, le comte de Suffort, son frère et autres grands seigneurs anglois, pour saulver leurs vies. » (Chroniq. de la Pucelle. Témoign. des chroniq. et hist. du XVe siècle. (Procès de condamn. et de réhabil. de Jeanne d’Arc, publié par J. Quicherat, t. IV.)