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Nous ne soutiendrons pas que les habits du XIIIe siècle ne fussent pas plus favorables à la statuaire que les nôtres, mais les artistes ne reproduisaient guère les vêtements de leur temps qu’accidentellement. Ils drapaient leurs figures suivant leur goût, leur fantaisie, et jamais on ne sut mieux, sinon dans la belle antiquité grecque, donner aux draperies le mouvement, la vie, l’aisance.

Et quand même ces artistes reproduisaient les vêtements portés de leur temps, avec quel art savaient-ils les arranger, leur donner la noblesse, le style, sans s’écarter de la vérité ! et cela jusqu’à la fin du XVe siècle[1]. Cette statue (fig. 68), placée sur le tombeau de l’évêque Pierre de Roquefort, dans l’ancienne cathédrale de Carcassonne, et qui représente un chanoine, est petite nature[2]. Aucune école de statuaire n’a su tirer si bon parti d’un vêtement qui, après tout, lorsqu’on l’analyse, n’a rien de très-pittoresque, ni de très-noble. La façon dont l’aumusse est arrangée sur la tête, autour du cou et devant la poitrine, dont le manteau est relevé par le bras droit, révèle un artiste consommé. Disons que cette statue est taillée dans un grès dur, difficile à travailler. Mais aucune matière n’était un obstacle pour ces imagiers, poussant la recherche du modelé aux dernières limites. Certaines statues de marbre des tombeaux de l’église abbatiale de Saint-Denis, datant du XIVe siècle, sont achevées avec une délicatesse de ciseau, une souplesse dans la manière dont sont traités les accessoires, supérieures à ce qu’obtiennent nos meilleurs praticiens.

Le moyen âge ne s’est pas contenté de sculpter les pierres dures, le marbre, le bois, il éleva un grand nombre de monuments de bronze coulé et de cuivre repoussé. Presque toutes ces œuvres d’art ont été jetées au creuset pendant le XVIIIe siècle et en 1793. Il ne nous en reste aujourd’hui qu’un très-petit nombre[3]. Ce peu suffit toutefois pour faire connaître que les artistes des XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles avaient poussé très-loin l’art du fondeur. Les deux tombes de la cathédrale d’Amiens sont des chefs-d’œuvre de fonte ; l’une d’elles est, comme art, un monument du premier ordre[4]. Toutes deux représentent des évêques grandeur naturelle, ronde bosse, couchés sur une plaque de cuivre décorée d’accessoires. Le tout est fondu d’un seul jet et admirablement fondu. Seules, les crosses étaient des pièces rapportées.

  1. Il est entendu qu’en parlant du XVe siècle, nous ne nous occupons que de la véritable école française, en laissant de côté les magots flamands, sur lesquels habituellement on juge notre art.
  2. Ce tombeau date de 1320 environ.
  3. On détruisit un grand nombre de monuments de bronze vers la fin du règne de Louis XIV. Ce fut à cette époque que toutes les tombes de métal et les décorations du chœur de Notre-Dame de Paris furent fondues, afin d’aider à l’arrangement du nouveau chœur.
  4. Voyez l’article Tombeau, dans lequel nous présentons quelques-uns de ces monuments.