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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 5.djvu/86

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[donjon]
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dans ces peintures, les artistes interprétaient, de la façon la plus singulière, les traits de l’histoire grecque et romaine, les soumettant aux mœurs chevaleresques de l’époque. Hector, Josué, Scipion, Judas-Machabée, César, se trouvaient compris parmi les preux, avec Charlemagne, Roland et Godefroy de Bouillon. Les héros de l’histoire sacrée et profane avaient leurs armoiries tout comme les chevaliers du moyen âge.

Des hommes qui se piquaient de sentiments chevaleresques, qui considéraient la courtoisie comme la plus belle des qualités et la société des femmes comme la seule qui pût former la jeunesse, devaient nécessairement abandonner les tristes donjons du temps de Philippe-Auguste. Cependant il fallait toujours songer à la défense. Au XIVe siècle, la féodalité renonce aux gros donjons cylindriques ; elle adopte de préférence la tour carrée flanquée de tourelles aux angles, comme plus propre à l’habitation. C’est sur ce programme que Charles V fit rebâtir le célèbre donjon de Vincennes, qui existe encore, sauf quelques mutilations qui ont modifié les détails de la défense[1]. Ce donjon, commandant les dehors et placé sur un des grands côtés de l’enceinte du château, est protégé par un fossé revêtu et par une chemise carrée, avec porte bien défendue du côté de la cour du château. Il se compose, comme chacun sait, d’une tour carrée de quarante mètres de haut environ avec quatre tourelles d’angle montant de fond. Sa partie supérieure se défend par deux étages de créneaux. Il fut toujours couvert par une plate-forme posée sur voûte. À l’intérieur, chaque étage était divisé en plusieurs pièces, une grande, oblongue, une de dimension moyenne et un cabinet, sans compter les tourelles ; ces pièces possédaient, la plupart, des cheminées, un four, et sont éclairées par de belles fenêtres terminées par des archivoltes brisées. Déjà le donjon du Temple à Paris, achevé en 1306[2], avait été bâti sur ce plan ; sa partie supérieure, au lieu d’être terminée par une plate-forme, était couverte par un comble en pavillon, avec quatre toits coniques sur les tourelles d’angle ; mais le donjon du Temple était plutôt un trésor, un dépôt de chartes, de finances, qu’une défense.

Nous croyons inutile de multiplier les exemples de donjons des XIIIe et XIVe siècles, car ils ne se font pas remarquer par des dispositions particulières ; ils sont carrés ou cylindriques : s’ils sont carrés, ils ressemblent fort aux tours bâties à cette époque et n’en diffèrent que par les dimensions (voy. Tour ) ; s’ils sont cylindriques, à partir de la fin du XIIIe siècle, ils contiennent des étages voûtés, et ne sauraient être comparés au donjon de Coucy que nous venons de donner. Ce n’est qu’au moment où les mœurs féodales se transforment, où les seigneurs châtelains prétendent avoir des demeures moins fermées et moins tristes, que le donjon abandonne la

  1. « Item, dehors Paris (Charles V fit bâtir), le chastel du bois de Vincenes, qui moult est notable et bel… » Le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles. (Christine de Pisan.)
  2. Du Breul, Antiquités de Paris.