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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 5.djvu/226

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[engin]
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Des machines analogues à celle-ci servaient aussi à lancer des traits ; mais nous y reviendrons bientôt en parlant des grandes arbalètes à tour. Nous allons continuer la revue des engins propres à jeter des pierres ou autres projectiles en bombe.

Villard de Honnecourt[1] nous donne le plan d’un de ces grands trébuchets à contre-poids si fort employés pendant les guerres des XIIe et XIIIe siècles. Quoique l’élévation de cet engin manque dans le manuscrit de notre architecte picard du XIIIe siècle, cependant la figure qu’il présente et l’explication qu’il y joint jettent une vive lumière sur ces sortes de machines. Villard écrit au bas de son plan la légende suivante[2] : « Se vus voles faire le fort engieng con apiele trebucet prendes ci gard. Ves ent ci les soles si com il siet sor tierre. Ves la devant les .ij. windas[3] et le corde ploie

  1. Voy. l'Album de Villard de Honnecourt, pub. par MM. Lassus et Alfred Darcel (Paris, Delion, édit. 1858), et l’édition anglaise pub. par M. Willis (Oxford, Parker).
  2. « Si vous voulez façonner le fort engin qu’on appelle trébuchet, faites ici attention. En voici les sablières comme elles reposent à terre. Voici devant les deux treuils et la corde double avec laquelle on ravale la verge. Voir le pouvez en cette autre page. Il y a grand faix à ravaler, car ce contre-poids est très-pesant ; car il se compose d’une huche pleine de terre qui a deux grandes toises de long, sur neuf pieds de large et douze pieds de profondeur. Et au décocher de la flèche (de la cheville), pensez ! et vous en donnez garde, car elle doit être maintenue à cette traverse du devant. »
  3. MM. Lassus et Darcel ont traduit windas par ressort ; windas ou guindas est employé, en vieux français picard, comme cabestan et comme treuil, comme cylindre autour duquel s’enroule une corde. Perrault, dans sa traduction du chapitre : De balistarum rationibus (Vitruve, L. X, cap. XVI), se sert du mot vindas dans le sens de treuil et non de cabestan ; aujourd’hui on dit encore une guinde, en langage de machiniste de théâtre, pour désigner une cordelle s’enroulant sur un cylindre horizontal ou treuil ; d’où guinder, qui veut dire, en style de machiniste, appuyer sur le treuil, c’est-à-dire le faire tourner de manière à enrouler la corde soutenant un fardeau. Diego Veano, dans la Vraie instruction de l’artillerie (Francfort, 1615, p. 122, fig. 24), donne un cric qu’il nomme martinet en français, winde en flamand ; puis une chèvre à soulever les pièces, qu’il appelle guindal. Windas n’était donc pas, comme le croit M. Willis, un cabestan, d’après l’autorité de La Hire et de Félibien, autorités trop récentes pour être de quelque poids en ces matières. M. Willis, dans l’édition anglaise de Villard de Honnecourt relève avec raison l’erreur commise par les commentateurs français ; mais il en conclut, à tort suivant nous, que les windas sont de petits cabestans fixés sur les deux branches antérieures du plan de Villard, branches qui sont évidemment des ressorts que M. Willis gratifie, dans la gravure jointe à son commentaire, d’assemblages omis par Villard ; au contraire, notre auteur a le soin de faire voir que les deux branches doubles sont chacune d’un seul morceau, qu’elles sont faites au moyen de fourches naturelles. D’ailleurs les deux treuils horizontaux, windas, mentionnés et tracés par Villard, rendent la fonction des cabestans inutile, et une corde s’enroulant autour d’un cabestan ne saurait préalablement faire le tour d’un treuil horizontal, car alors le cabestan ne pourrait fonctionner à cause de la résistance de frottement qu’offrirait le câble enroulé sur le treuil. M. Willis aurait dû supposer des poulies et non des treuils ; mais le dessin de Villard n’indique des poulies qu’à l’extrémité des ressorts.