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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 5.djvu/154

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[échelle]
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aux autres arts de détruire l’effet qu’elle doit produire. Les sculpteurs n’en étaient pas plus malheureux ou moins habiles pour faire de la statuaire à l’échelle ; ils y trouvaient leur compte et l’architecture y trouvait le sien (voy. Statuaire ).

Que, d’un point de départ si vrai, si logique, si conforme aux principes invariables de tout art ; que, de ce sentiment exquis de l’artiste se soumettant à une loi rigoureuse sans affaiblir l’expression de son génie personnel, on en soit venu à dresser dans une ville, centre de ces écoles délicates et sensées, un monument comme l’arc de triomphe de l’Étoile, c’est-à-dire hors d’échelle avec tout ce qui l’entoure, une porte sous laquelle passerait une frégate mâtée ; un monument dont le mérite principal est de faire paraître la plus grande promenade de l’Europe un bosquet d’arbrisseaux ; il faut que le sens de la vue ait été parmi nous singulièrement faussé et que, par une longue suite d’abus en matière d’art, nous ayons perdu tout sentiment du vrai. Il y a plus d’un siècle déjà, le président De Brosses[1], parlant de sa première visite à la basilique de Saint-Pierre de Rome, dit que, à l’intérieur, ce vaste édifice ne lui sembla « ni grand, ni petit, ni haut, ni bas, ni large, ni étroit. » Il ajoute : « On ne s’aperçoit de son énorme étendue que par relation, lorsqu’en considérant une chapelle, on la trouve grande comme une cathédrale ; lorsqu’en mesurant un marmouset qui est là au pied d’une colonne, on lui trouve « un pouce gros comme le poignet. Tout cet édifice, par l’admirable justesse de ses proportions, a la propriété de réduire les choses démesurées à leur juste valeur. » Voilà une propriété bien heureuse ! Faire un édifice colossal pour qu’il ne paraisse que de dimension ordinaire, faire des statues d’enfants de trois mètres de hauteur pour qu’elles paraissent être des marmots de grandeur naturelle ! Le président De Brosses est cependant un homme d’esprit, très-éclairé, aimant les arts ; ses lettres sont pleines d’appréciations très-justes. C’est à qui, depuis lui, a répété ce jugement d’amateur terrible, a fait à Saint-Pierre de Rome ce mauvais compliment. On pourrait en dire autant de notre arc de triomphe de l’Étoile et de quelques autres de nos monuments modernes : « L’arc de l’Étoile, par l’admirable justesse de ses proportions, ne paraît qu’une porte ordinaire ; il a la propriété de réduire tout ce qui l’entoure à des dimensions tellement exiguës, que l’avenue des Champs-Élysées paraît un sentier bordé de haies et les voitures qui la parcourent des fourmis qui vont à leurs affaires sur une traînée de sable. » Si c’est là le but de l’art, le mont Blanc est fait pour désespérer tous les architectes, car jamais ils n’arriveront à faire un édifice qui ait à ce degré le mérite de réduire à néant tout ce qui l’entoure. Dans la ville où nous nous évertuons à élever des édifices publics qui ne rappellent en rien l’échelle humaine, percés de fenêtres tellement hors de proportion avec les services qu’elles sont destinées à éclairer, qu’il faut les couper en deux et en quatre par des planchers

  1. Lettres familières écrites d’Italie en 1740, par C. De Brosses. T. II. p. 3.