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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 5.djvu/153

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Ainsi laissons donc là les rapports de la colonne des ordres antiques, qui n’ont rien à faire avec le système de construction de l’architecture du moyen âge. Ne comparons pas des modes opposés par leurs principes mêmes. Les architectes gothiques et même romans du Nord n’ont pas, à proprement parler, connu la colonne ; ils n’ont connu que la pile. Cette pile, quand l’architecture se perfectionne, ils la décomposent en autant de membres qu’ils ont d’arcs à porter ; rien n’est plus logique assurément. Ces membres ont des pressions égales ou à peu près égales à recevoir ; ils admettent donc qu’en raison de l’étendue des monuments ils donneront à chacun d’eux le diamètre convenable, 1 pied, 15 pouces, ou 18 pouces, comme nous l’avons démontré plus haut ; cela est encore très-logique. Ils poseront ces membres réunis sur une base unique, non faite pour eux, mais faite pour l’homme, comme les portes, les balustrades, les marches, les appuis sont faits pour l’homme et non pour les monuments ; cela n’est pas conforme à la donnée antique, mais c’est encore conforme à la logique, car ce ne sont pas les édifices qui entrent par leurs propres portes, qui montent leurs propres degrés ou s’appuient sur leurs propres balustrades, mais bien les hommes. Ces membres, ou fractions de piles, ces points d’appui ont, celui-ci un arc à soutenir à cinq mètres du sol : on l’arrête à cette hauteur, on pose son chapiteau (qui n’est qu’un encorbellement propre à recevoir le sommier de l’arc, voy. Chapiteau) ; cet autre doit porter son arc à huit mètres du sol : il s’arrête à son tour à ce niveau ; le dernier recevra sa charge à quinze mètres, son chapiteau sera placé à quinze mètres de hauteur. Cela n’est ni grec, ni même romain, mais cela est toujours parfaitement logique. La colonne engagée gothique, qui s’allonge ainsi ou se raccourcit suivant le niveau de la charge qu’elle doit porter, n’a pas de module, mais elle a son échelle, qui est son diamètre ; elle est cylindrique et non conique, parce qu’elle n’indique qu’un point d’appui recevant une charge passant par son axe, et qu’en supposant même une déviation dans la résultante des pressions, il est moins dangereux pour la stabilité de l’édifice qu’elle puisse s’incliner comme le ferait un poteau, que si elle avait une large assiette s’opposant à ce mouvement. Son diamètre est aussi peu variable que possible, quelle que soit la dimension de l’édifice, parce que ce diamètre uniforme, auquel l’œil s’habitue, paraissant grêle dans un vaste monument, large dans un petit, indique ainsi la dimension réelle, sert d’échelle, en un mot, comme les bases, les arcatures, balustrades, etc.

Mais comme les architectes du moyen âge ont le désir manifeste de faire paraître les intérieurs des monuments grands (ce qui n’est pas un mal), ils évitent avec soin tout ce qui pourrait nuire à cette grandeur. Ainsi ils évitent de placer des statues dans ces intérieurs, si ce n’est dans les parties inférieures, et, alors, ils ne leur donnent que la dimension humaine, tout au plus. L’idée de jeter des figures colossales sous une voûte ou un plafond ne leur est jamais venue à la pensée, parce qu’ils étaient architectes, qu’ils aimaient l’architecture et ne permettaient pas