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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 3.djvu/46

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[charpente]
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dans leur pureté. La poussée ne pourrait s’exercer au point G que si ces courbes se cintraient davantage sous la charge ; les remplissages verticaux sont autant d’ordonnées qui, par leur pression verticale, empêchent les courbes de se déformer. Examinons maintenant comment le chevronnage a été établi entre les fermes-maîtresses, espacées l’une de l’autre de 5m, 75 d’axe en axe. Les fermes-maîtresses portent, suivant le système anglo-normand, des pannes I ; mais ces pannes ont une assez grande portée ; elles doivent soutenir des chevrons énormes et toute la couverture.

Voici (fig. 33) une vue perspective d’une travée qui nous évitera de longues explications. C’est sur la tête des poteaux D qu’est placé le cours principal de pannes O, soulagé par des liens L et des remplissages à claire-voie. Des goussets M réunissent l’entrait retroussé A à la panne ; ils contribuent aussi à empêcher le hiement[1] des fermes et des chevrons. Ce cours principal de pannes est doublé d’un plateau formant saillie sur lequel viennent s’assembler des jambettes destinées à arrêter le glissement des chevrons posés au-dessus des lucarnes. Les autres cours de pannes I sont soulagés par des liens courbes N suivant le plan du chevronnage et assemblés dans les arbalétriers. On remarquera que le cours de pannes inférieur I′ est en outre maintenu par des contrefiches P venant reposer sur l’extrados de la grande courbe moise ; c’est qu’en effet ce cours inférieur de pannes doit porter, non-seulement le chevronnage, mais aussi les combles des lucarnes R ; il eût certainement fléchi à l’intérieur s’il n’eût été contrebutté par ces contrefiches. Il y a, entre fermes, onze chevrons.

Afin de donner une idée de la beauté d’exécution de cette œuvre unique de charpenterie, nous dessinons (fig. 34) un détail de sa partie inférieure. Les extrémités des grands blochets qui reçoivent les pieds des poteaux D sont décorées de figures d’anges tenant des écussons aux armes écartelées de France et d’Angleterre, le tout pris dans la masse du bois. Seules, les ailes des anges sont rapportées. En S, nous donnons la coupe des deux courbes faite sur J T ; en V la coupe sur l’un des montants de la claire-voie de remplissage, et en X la coupe sur Y Z du blochet. Autant qu’on peut en juger sans démonter une charpente, les assemblages, les tenons sont coupés avec une rare précision ; c’est grâce à cette pureté d’exécution, et plus encore à la qualité des bois employés ainsi qu’à la bonté du système, que la charpente de la grand’salle de Westminster s’est conservée intacte jusqu’à nos jours.

À la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe, l’Angleterre était victorieuse, riche et florissante ; la France, au contraire, était ruinée par des invasions désastreuses et les querelles des grands vassaux de la couronne ; aussi n’avons-nous rien, à cette époque, qui puisse être comparé à la grand’salle de l’abbaye de Westminster comme luxe de construction. Les charpentes qui nous sont restées de ce temps sont simples et ne

  1. On appelle hiement, en termes de charpenterie, le mouvement que l’effort du vent imprime aux fermes et chevrons.