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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 3.djvu/146

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[chateau]
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servitude de main-morte, des corvées et vexations de toutes natures auxquelles ils étaient soumis sur les terres seigneuriales. Les barons furent obligés, pour repeupler leurs domaines, de faire des concessions, c’est-à-dire d’offrir à leurs sujets émigrés ainsi qu’à ceux qui menaçaient d’abandonner leurs domaines les avantages qu’ils trouvaient dans les villes. C’est ainsi qu’Enguerrand VII, sire de Coucy, en rentrant en France après avoir été envoyé en Angleterre comme otage de la rançon du roi Jean, se vit contraint d’accorder à vingt-deux des bourgs et villages qui relevaient de son château une charte collective d’affranchissement. Cette charte, dont le texte nous est conservé, explique clairement les motifs qui l’avaient fait octroyer ; en voici quelques passages : «…Lesquelles personnes (nos hommes et femmes de main-morte et de fourmariaige[1]) en allant demourer hors de nostre dicte terre, en certains lieux, se affranchissent sanz notre congié et puet afranchir toutes fois que il leur plaist ; et pour haine d’icelle servitude plusieurs personnes délaissent à demourer en nostre dicte terre, et par ce est et demoure icelle terre en grant partie non cultivée, non labourée et en riez (en friche), pourquoy nostre dicte terre en est grandement moins valable ; et pour icelle servitude détruire et mettre au néant, ont ou temps passé nos devanciers seigneurs de Coucy, et par espécial nostre très-chéer et amé père, dont Diex ait l’âme, esté requis de par les habitans pour le temps en ladicte terre, en offrant par iceulz certaine revenue perpétuelle… Et depuis que nous fûmes venus en aaige et que nous avons joy pleinement de nostre dicte terre, les habitanz de nos villes de nostre dicte terre sont venuz par plusieurs foiz devers nous, en nous requérant que ladicte coustume et usaige voulsissions destruire et mettre au néant, et (de) nostre dicte terre et villes, tous les habitans présens et advenir demourans en icelles, afranchir desdites servitudes et aultres personnelles quelzconques à tous jours perpétuelment, en nous offrant de chacune ville ou pour la plus grande partie desdictes villes, certaine rente et revenue d’argent perpétuelle pour nous, nos successeurs, etc… Nous franchissons du tout, de toutes mortes mains et fourmariaige et leur donnons pleine et entière franchise et à chascun d’eux perpétuelment et à touz jours tant pour estre clerc comme pour avoir tous aultres estats de franchise ; sans retenir à nous servitude ne puissance de acquérir servitude aulcune sur eulx… Toutes lesquelles choses dessus dictes nous avons fait et faisons, se il plaist au roy nostre sire, auquel seigneur nous supplions en tant que nous povons que pour accroistre et profiter le fief que nous tenons de luy, comme dessus est dict, il veille confirmer, loer et aprouver les choses dessus dictes… L’an MCCCLXVIII au mois d’aoust… » Le roi confirma cette charte au mois de novembre suivant[2].

  1. Fourmariaige, forimarige, taxe qu’un serf était tenu de payer à son seigneur pour pouvoir épouser une femme de condition libre ou une serve d’un autre seigneur.
  2. Hist. de Coucy-le-Château, par Melleville ; Laon, 1848.