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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/421

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La féodalité avait, dès la fin du XIVe siècle, joué son rôle militaire comme elle avait joué son rôle politique. Son prestige était détruit, et Charles VII et Louis XI eurent de véritables armées régulières.

Si nous nous sommes étendus sur cette question, c’est qu’il nous a paru nécessaire de faire connaître les transformations par lesquelles l’art de la guerre a dû passer, afin de pouvoir rendre compte des différents systèmes de défense qui furent successivement adoptés du Xe au XVIe siècle. Il n’est pas besoin de démontrer tout ce qu’il y a d’impérieux dans l’art de la fortification ; ici tout doit être sacrifié au besoin de la défense, et cependant, telle était la puissance de la tradition féodale, qu’on emploie longtemps, et jusqu’à la fin du XVIe siècle, des formes, que l’on conserve des dispositions, qui ne se trouvaient nullement à la hauteur des nouveaux moyens d’attaque. C’est surtout aux fortifications des châteaux que cette observation s’applique. La féodalité ne pouvait se résoudre à remplacer ses hautes tours par des ouvrages bas et étendus ; pour elle le grand donjon de pierre épais et bien fermé était toujours le signe de la force et de la domination. Aussi le château passe-t-il brusquement, au XVIe siècle, de la fortification du moyen âge à la maison de plaisance (voy. Château).

Il n’en est pas de même pour les villes : par suite de ses désastres, la gendarmerie française perdait peu à peu de son ascendant. Indisciplinée, mettant toujours l’intérêt féodal avant l’intérêt national, elle en était pendant les guerres des XIVe et XVe siècles à jouer le rôle de partisans, surprenant des châteaux et des villes, les pillant et brûlant, les perdant le lendemain ; tenant tantôt pour un parti, tantôt pour un autre, suivant qu’elle y

    Vous conviendra, je croi à prendre à haut voler. »
    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .
    Bertran du Guesclin fist fort la tour assaillir ;
    Mais asaut ne les fist de rien nulle esbahir :
    Bien furent pourvéu pour longuement tenir.
    Adonc fist une mine et les mineurs fouir,
    Et les faisoit garder, c’on ne les puit honnir ;
    Et les mineurs pensèrent de la mine fornir,
    La terre font porter et la mine tenir,
    Si que cil de la tour ne les purent véir.
    Tant minèrent adonc, ce sachiez sans faillir,
    Que par-desoubz les murs pueent bien avenir.
    Dessouz le fondement font la terre ravir,
    Alors eschanteillons (étançons) la tirent soustenir,
    Grans, baux, fors et pesans y ont fait establir.
    Dont vinrent li mineur sans point de l’alentir,
    Et dirent à Bertran : « Quand vous arez desir,
    Sire, nous vous ferons ceste tour-ci chéir. »
    — « Or tost, ce dit Bertran, il me vient à plaisir ;
    Car puisque cil dedens ne veulent obéir,
    Il est de raison c’on les face morir. »
    Li mineur ont bouté à force et à bandon
    Le feu dedens la mine, à lors division.
    Li bois fu très-bien oint de graisse de bacon :
    En l’eure qu’il fut ars, si con dit la chançon,
    Chéi la haute tour ainsi qu’à .I. coron.
    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .     »

    ((Chronique de Bertrand du Guesclin. vers 3956 et suiv.)