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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/415

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quel peu de cas la noblesse faisait de ces troupes de bidauds, de brigands[1] d’arbalétriers génois, de l’infanterie enfin. Les Anglais commencèrent à cette époque à mettre en ligne une infanterie nombreuse, disciplinée, exercée au tir de l’arc[2], se servant déjà d’armes à feu[3]. La supériorité de la chevalerie, jusqu’alors incontestable, était à son déclin ; la gendarmerie française ne fit en rase campagne que se précipiter de défaites en défaites jusqu’au moment où du Guesclin organisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, et par l’ascendant de son mérite comme capitaine, parvint à mieux diriger la bravoure de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des armées, et l’emploi du canon, modifièrent nécessairement l’art de la fortification, lentement il est vrai, car la féodalité se pliait difficilement aux innovations dans l’art de la guerre ; il fallut qu’une longue et cruelle expérience lui apprît, à ses dépens, que la bravoure seule ne suffisait pas pour gagner des batailles ou prendre des places ; que les fortes et les hautes murailles de ses châteaux n’étaient pas imprenables pour un ennemi procédant avec méthode, ménageant son monde et prenant le temps de faire des travaux d’approche. La guerre de siége pendant le règne de Philippe de Valois n’est pas moins intéressante à étudier que la guerre de campagne ; l’organisation et la discipline des troupes anglaises leur donne une supériorité incontestable sur les troupes françaises dans l’une comme dans l’autre guerre. À quelques mois de distance, l’armée française, sous les ordres du duc de Normandie[4], met le siége devant la place d’Aiguillon, située au confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d’Angleterre assiége Calais. L’armée française nombreuse, que Froissart évalue à près de cent mille hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux assauts, des traits de bravoure inouïs, ne peut entamer la forteresse ; le duc de Normandie, ayant déjà perdu beaucoup de monde, se décide à faire un siége en règle : « Lendemain (de l’attaque infructueuse du pont du château) vinrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux seigneurs de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et livrer bois et ouvriers à foison, ils feroient quatre grands kas[5] forts et hauts sur quatre grands forts nefs et que on méneroit jusques aux murs du châtel, et seroient si hauts qu’ils surmonteroient les murs du château. À ces paroles entendit le duc volontiers, et commande que ces quatre kas fussent faits, quoi qu’ils dussent coûter, et que on mît en œuvre tous les charpentiers du pays, et que on leur payât largement leur journée, parquoi ils ouvrissent plus volontiers et plus appertement. Ces quatre kas furent faits à la devise[6] et ordonnance des deux maîtres, en quatre fortes nefs ; mais

  1. Ainsi nommés parce qu’ils portaient une casaque de maille appelée brigantine.
  2. Voy. Étud. sur le passé et l’avenir de l’artillerie, par le P. Napoléon-Louis Bonaparte, t. Ier, p. 16 et suiv.
  3. À Crécy.
  4. Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris à Poitiers.
  5. La suite de la narration indique que ces kas étaient des beffrois ou chas-chateils.
  6. Conformément au projet.