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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/282

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Comme propriétaires fonciers, les ordres religieux possédaient tous les droits de seigneurs féodaux, et cette situation même ne contribua pas peu à leur décadence lorsque le pouvoir royal d’une part, et les priviléges des communes de l’autre, prirent une grande importance ; elle les plaçait souvent, et à moins d’exemptions particulières, que le suzerain n’admettait qu’avec peine, dans l’obligation de fournir des hommes d’armes en temps de guerre, où de tenir garnison. À la fin du XIIe siècle, quand la monarchie devient prépondérante, les grands établissements religieux qui se sont élevés, humbles d’abord, en face de la féodalité, absorbent le château, puis sont absorbés à leur tour dans l’unité monarchique ; mais c’est au moment où ils passent de l’état purement monastique à l’état de propriétaires féodaux, c’est-à-dire sous les règnes de Philippe Auguste et de saint Louis, qu’ils s’entourent d’enceintes fortifiées. Toute institution tient toujours par un point au temps où elle fleurit. L’institut monastique, du moment qu’il était possesseur de terres, devenait forcément pouvoir féodal, car on ne comprenait pas alors la propriété sous une autre forme ; les abbés les plus illustres de Cluny avaient senti combien cette pente était glissante, et pendant les XIe et XIIe siècles ils avaient, par des réformes successives, essayé d’enlever à la propriété monastique son caractère féodal ; mais les mœurs étaient plus fortes que les réformes, et Cluny qui par sa constitution, son importance, le personnel influent qui faisait partie de l’ordre, les bulles des papes, et ses richesses, paraissait invulnérable, devait être attaqué par le seul côté qui donnait au suzerain le moyen de s’immiscer dans ses affaires ; et ce côté attaquable, c’étaient les droits seigneuriaux des abbés.

Dans les dernières années du XIe siècle, trois religieux de Molesmes, saint Robert, saint Albéric et saint Étienne, après s’être efforcés de réformer leur abbaye, qui était tombée dans le plus grand relâchement, allèrent à Lyon, en compagnie de quatre autres frères, trouver l’archevêque Hugues, légat du saint-siége, et lui exposèrent qu’ils désiraient fonder un monastère où la règle de Saint-Benoît fut suivie avec la plus grande rigueur ; le légat loua leur zèle, mais les engagea à n’entreprendre cette tâche qu’en compagnie d’un plus grand nombre de religieux. En effet, bientôt quatorze frères se joignirent à eux, et ayant reçu l’avis favorable du légat, ils partirent ensemble de Molesmes et allèrent s’établir dans une forêt nommée Cîteaux, située dans le diocèse de Châlon. C’était une de ces solitudes qui couvraient alors une grande partie du sol des Gaules. Le vicomte de Beaune leur abandonna ce désert. La petite colonie se mit à l’œuvre et éleva bientôt ce que les annales cisterciennes appellent le monastère de bois. Ce lieu était humide et marécageux ; l’oratoire fut bâti en un an, de 1098 à 1099, ce n’était qu’une pauvre chapelle. Les vingt et un religieux n’eurent dans l’origine ni constitution ni règlements particuliers, et s’attachèrent littéralement à la règle de Saint-Benoît ; ce ne fut qu’un peu plus tard que saint Albéric rédigea des statuts. « Les nouveaux solitaires devaient vivre des travaux de leurs mains, dit l’auteur des annales de l’ordre, sans toutefois manquer aux devoirs auxquels ils étaient obligés en qualité de