Ouvrir le menu principal

Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 1.djvu/172

Cette page a été validée par deux contributeurs.
[arc]
— 153 —

milieu favorable. Ces périodes de production se sont rencontrées partout à certaines époques, mais ce qui distingue particulièrement le siècle qui nous occupe, c’est avec la quantité, l’unité dans la production. Le XIIIe siècle voit naître dans l’ordre intellectuel des hommes tels que Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin, Roger Bacon, philosophes, encyclopédistes savants et théologiens, dont tous les efforts tendent à mettre de la méthode dans les connaissances acquises de leur temps, à réunir les débris des sciences et de la philosophie antiques pour les soumettre à l’esprit chrétien, pour hâter le mouvement spirituel de leurs contemporains. L’étude et la pratique des arts se coordonnent, suivent dès lors une marche régulière dans un même sens. Nous ne pouvons mieux comparer le développement des arts à cette époque, qu’à une cristallisation ; travail synthétique dont toutes les parties se réunissent suivant une loi fixe, logique, harmonieuse, pour former un tout homogène dont nulle fraction ne peut être distraite sans détruire l’ensemble.

La science et l’art ne font qu’un dans l’architecture du XIIIe siècle, la forme n’est que la conséquence de la loi mathématique, de même que dans l’ordre moral, la foi, les croyances, cherchent à s’établir sur la raison humaine, sur les preuves tirées des Écritures, sur l’observation des phénomènes physiques, et se hasardent avec une hardiesse et une grandeur de vues remarquables, dans le champ de la discussion. Heureusement pour ce grand siècle l’élite des intelligences était orthodoxe. Albert le Grand et son élève saint Thomas d’Aquin faisaient converger les connaissances étendues qu’ils avaient pu acquérir, la pénétration singulière de leur esprit, vers ce point dominant, la théologie. Cette tendance est aussi celle des arts du XIIIe siècle, et explique leur parfaite unité.

Il ne faudrait pas croire cependant que l’architecture religieuse fût la seule, et qu’elle imposât ses formes à l’architecture civile, loin de là ; on ne doit pas oublier que l’architecture française s’était constituée au milieu du peuple conquis en face de ses conquérants, elle prenait ses inspirations dans le sein de cette fraction indigène, la plus nombreuse de la nation, elle était tombée aux mains des laïques sitôt après les premières tentatives d’émancipation, elle n’était ni théocratique ni féodale. C’était un art indépendant, national, qui se pliait à tous les besoins, et élevait un château, une maison, une église (voy. ces mots) en employant des formes et des procédés appropriés à chacun de ces édifices ; et s’il y avait harmonie entre ces différentes branches de l’art, si elles étaient sorties du même tronc, elles se développaient cependant dans des conditions tellement différentes, qu’il est impossible de ne pas les distinguer. Non-seulement l’architecture française du XIIIe siècle adopte des formes diverses en raison des besoins auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se plier aux matériaux qu’elle emploie : si c’est un édifice de brique, de pierre ou de bois qu’elle élève, elle donne à chacune de ces constructions une apparence différente, celle qui convient le mieux à la nature de la matière dont elle dispose. Le fer forgé, le bronze et le plomb coulé ou repoussé, le bois, le