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Bonaparte aimait la puissance et visait à la toute-puissance ; c’était fort bien fait, car elle est un fait et un fait incontestable, facile à prouver, tandis que la beauté d’une œuvre de génie peut toujours se nier.

Gœthe fut ennuyé des questions de tout le monde sur la vérité de Werther. On ne cessait de s’informer à lui de ce qu’il renfermait de vrai. « Il aurait fallu, dit-il, pour satisfaire à cette curiosité, disséquer un ouvrage qui m’avait coûté tant de réllexions et d’efforts incalculables dans la vue de ramener tous les divers éléments à l’unité poétique. » La même chose arriva à Richardson pour Clarisse, à Bernardin de Saint-Pierre pour Paul et Virginie. Quand j’ai publié Stello, la même chose pour madame de Saint-Aignan, dont j’avais inventé la situation dans le dernier drame d’André Chénier ; la même pour Kitty Bell, dont j’ai inventé l’être et le nom. Pour Servitude et Grandeur militaires, mêmes questions sur l’authenticité des trois romans que renferme ce volume. Mais il ne faut pas en vouloir au public, que nous décevons par l’art, de chercher à se reconnaître et à savoir jusqu’à quel point il a tort ou raison de se faire illusion. Le nom des personnages réels ajoute à l’illusion d’opti-