Page:Vigny - Journal d’un poète, éd. Ratisbonne, 1867.djvu/72

Cette page a été validée par deux contributeurs.

Le génie épique a la place d’étendre ses ailes dans le grand roman. Dans le drame, il faut qu’il se réduise à de trop étroites proportions. Comme je trouve l’histoire à la gêne même dans les drames de Shakspeare ! comme il a senti qu’il étouffait !


Bonaparte meurt en disant : Tête d’armée, et repassant ses premières batailles dans sa mémoire ; Canning, en parlant d’affaires ; Cuvier, en s’analysant lui-même et disant : La tête s’engage.

Et Dieu ? — Tel est le siècle : ils n’y pensèrent pas !

Oui, tel est le siècle. — C’est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et doit arriver en tous à la résignation de notre faiblesse et de notre ignorance. Soyons tout ce que nous pouvons être, sachons le peu que nous pouvons savoir. C’est assez pour si peu de jours à vivre. La résignation qui nous est la plus difficile est celle de notre ignorance. Pourquoi nous résignons-nous à tout, excepté à ignorer les mystères de l’éternité ? À cause de l’espérance qui est la source de toutes nos lâchetés. Nous inventons une foi, nous nous la persuadons, nous voulons la persuader aux autres, nous les frappons pour les y contraindre. — Et pourquoi ne pas dire :