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1831


23 décembre 1831. — Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s’en tire jamais dans cette société basée sur l’or.

Je suis le dernier fils d’une famille très-riche. — Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept ans, et gai et plein de grâces, de manières. — On m’élève bien. On développe le sentiment des arts que j’avais apporté au monde. — J’eus, pendant tout le temps de l’Empire, le cœur ému, en voyant l’empereur, du désir d’aller à l’armée. Mais il faut avoir l’âge ; d’ailleurs, le grand homme est détesté ; on éloigne de lui mes idées, autant qu’il se peut. — Vient la Restauration. — Je m’arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocarde blanche au chapeau, m’unir à tous les royalistes qui s’annonçaient faiblement. — J’entre dans les compagnies rouges à grands frais. — Un cheval me casse la