Page:Vigny - Journal d’un poète, éd. Ratisbonne, 1867.djvu/46

Cette page a été validée par deux contributeurs.

tombait de la fenêtre sur ses cheveux blancs. Il s’est levé avec un air très-noble et m’a serré affectueusement la main dans une main que j’ai sentie chaude, mais ridée et un peu tremblante. Prévenu par mon oncle de l’offre que je devais lui faire d’un livre, il l’a reçu avec l’air très-touché et nous a fait signe de nous asseoir.

« On ne voit pas tous les jours un grand homme dans ce temps-ci, lui ai-je dit ; je n’ai connu encore que Bonaparte, Chateaubriand et vous (je me reprochais en secret d’oublier Girodet, mon ami, et d’autres encore, mais je parlais à un étranger). — Je suis honoré, très honoré, m’a-t-il répondu ; je comprends ce que vous me dites, mais je n’y saurais pas répondre en français. » J’ai senti dès lors un mur entre nous. Voyant mon oncle me traduire ses paroles anglaises, il s’est efforcé, en parlant lentement, de m’exprimer ses pensées. — Prenant Cinq-Mars : « Je connais cet événement, c’est une belle époque de votre histoire nationale.» Je l’ai prié de m’en écrire les défauts en lui donnant mon adresse. — « Ne comptez pas sur moi pour critiquer, m’a-t-il dit, mais je sens, je sens ! » Il me serrait la main avec un air paternel : sa main, un peu grasse, tremblait beaucoup ; j’ai pensé que c’était l’impatience de ne pas bien s’exprimer. Mon oncle a cru que ma visite lui avait causé une émotion douce ; Dieu le veuille et que toutes ses heures soient heureuses. Je le crois né sensible et timide. Simple et illustre vieillard ! — Je lui ai demandé s’il re-