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sée, et succédant tout seul, après trente ans de silence, aux œuvres d’autrefois, aide justement à comprendre ce silence. L’œuvre ne trahit ni appauvrissement ni dessèchement de la source de poésie, mais une immense lassitude et comme une sublime oppression du cœur sous le poids de la pensée. L’eau du fleuve coule lente, froide et profonde, mais c’est l’eau de la même source. Le poëte qui s’est posé les grands problèmes et qui a mesuré et éprouvé la vie se soulage de temps en temps de la rêverie qui le fait souffrir en l’enfermant dans la sculpture de vers marmoréens. C’est une poésie altière et douloureuse qui fait songer à ce vers d’Alfred de Musset :

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux.

Mais « chant » n’est pas exact pour exprimer le caractère de cette poésie, dernier mot, suprême et mystérieux soupir d’une muse qui a fait vœu de silence, ne voulant ni chanter ni gémir.

Seulement, ils se sont bien trompés, ceux qui ont cru voir dans le paisible et stoïque désespoir des Destinées un