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» Il en est une, de ces pensées de toi, ô mon cher maître ! que je veux recueillir en ce moment où je me penche sur ta mémoire. Elle est poétique, recherchée dans son tour, mais exquise ; je l’aime parce qu’elle te ressemble. « Qu’est-ce qu’une grande vie ? » dit-il quelque part. « C’est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr… » Oui, la jeunesse rêve ce qui est beau : le dévouement et l’amour, l’art et la poésie. Ces beaux rêves de jeunesse, tu les a faits, ô mon cher maître ! ton âge mûr incorruptible les a réalisés ; par eux ta vie fut noble, et ton souvenir est grand ! »

Depuis la publication de ces lignes, le volume de poésies posthumes auxquelles je faisais allusion a vu le jour. C’est quelquefois, de Vigny le pensait et il avait raison, le privilège des ouvrages médiocres de réussir sur-le-champ. Mais je ne m’étais pas trompé en présumant que ce livre si triste et si beau des Destinées recueillerait demain, sinon tout de suite, les admirations qui comptent.[1]

Ce mince volume de poésie concentrée, plein de pen-

  1. « Le recueil est digne du poëte, » dit M. Sainte-Beuve. MM. Jules Janin, Cuvillier-Fleury, A. de Pontmartin, Caro, Challemel-Lacour, Ed. Fournier, etc., ne l’ont pas jugé autrement. « Les plus belles pages qu’il ait jamais écrites ! » s’écriait hier à l’Académie française Jules Sandeau. Un critique, M. Barbey d’Aurevilly, que ses croyances auraient pu rendre moins favorable, et que je cite pour cela, cède à l’admiration : « D’inspiration semblable, je n’en connais pas… Comme Catinat, que ses soldats appelaient le père La Pensée, Alfred de Vigny, l’auteur des Destinées, peut porter le même nom. Il peut s’appeler aujourd’hui le poëte La Pensée. »