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il resta pauvre, indépendant et poëte, trois titres sinon à la défaveur, au moins à l’absence de faveurs ; ce qui lui a permis de mourir sans une note douteuse dans l’harmonie chaste de son œuvre et de sa vie, dans l’hermine inviolée de sa robe de poëte. Il ne tenait qu’à ce titre-là.

» Il se souvenait seulement d’avoir été soldat. Je le vois encore ; il y a quelques semaines, sur le fauteuil où l’horrible vautour qui déchirait ses entrailles le tenait cloué depuis deux ans. Il était enveloppé dans un manteau romantique à la mode de 1830, et il s’y drapait avec sa grâce noble mêlée d’une certaine raideur militaire, comme un général blessé dans son manteau de guerre. Aucune plainte ne s’échappait de ses lèvres pâles, et l’on eût dit que l’Honneur, après la beauté de la vie, lui commandait maintenant de composer la beauté de la mort. « Donnez-moi, » me disait-il, « des nouvelles du monde des vivants ! » Mais je ne lui avais pas encore répondu qu’il m’entraînait avec lui, comme il faisait toujours, dans le monde des idées, son vrai domaine, vers quelque champ de la poésie ou de l’art, dans son royaume !

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« Et maintenant, « murmure Chatterton en mourant, pensées venues d’en haut, remontez en haut avec moi ! »