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d’abord qu’il était poëte et non pas « producteur ». Il savait se taire quand la voix intérieure ne lui disait pas de chanter. Et puis quel rapport y avait-il entre le poëte de l’idéal et la foule du jour, entre le public de Stello et celui de Fanny, par exemple ? Mais que faisait-il dans sa retraite ? Pourquoi ne pas ouvrir la porte de « sa tour d’ivoire » ? Pourquoi tant de secret ? Ses amis ont pénétré quelque chose du mystère. Ils ont entrevu ce qu’il y avait, hélas ! de douleurs intimes dans cette solitude si sacrée et si chère. « Je lutte en vain contre la fatalité, » disait-il à l’un d’eux ; « j’ai été garde-malade de ma pauvre mère, je l’ai été de ma femme pendant trente ans, je le suis maintenant de moi-même. » Il était devenu alors malade à son tour à force de fatigues et de veilles. En effet, ce haut sentiment du devoir, de l’honneur, et cette pitié tendre qui pénètre toutes ses œuvres, il les portait dans sa vie intime, et il mettait à remplir sa tâche de dévouement une ferveur inébranlable et tranquille, la flamme droite et pure qui brûlait dans son âme de poëte et qu’aucun vent n’eût fait dévier du ciel.

» Il écrivait cependant au milieu de ces saintes peines ; mais, à mesure qu’il s’était rapproché de la perfection, il devenait plus difficile, et jetait au feu le travail de ses