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Et dans sa prose, quelle élégance poétique et originale ! quelle douce et parfois quelle vigoureuse couleur ! Pour l’effet et pour la vivacité du ton, autant que pour la vérité et l’observation des caractères, que de pages admirables ! Vous souvenez-vous, par exemple, du jugement d’Urbain Grandier dans Cinq-Mars, de Richelieu recevant dans son cabinet la cour de Louis XIII, ou encore, dans Servitude, du dialogue entre le pape et l’empereur à Fontainebleau ? il faut remarquer aussi que cet aîné de l’école romantique n’obéit jamais à un système, à un parti pris d’école. Il n’a point suivi le romantisme dans ses violences. Il est resté lui-même, délicat et pur dans ses audaces. Il a su se contenir et se régler. Et c’est pour cela que ses œuvres ont gardé leur tendre éclat et qu’elles se reliront encore, quand d’autres, du même temps, qui ont fait autant et plus de bruit, seront peut-être fanées.

» Depuis Servitude et Grandeur militaires, Alfred de Vigny, qui avait triomphé dans la poésie, dans le roman et au théâtre, ne livra plus rien au public et se renferma dans la solitude. Cette retraite en pleine gloire et ce silence prolongé devaient étonner, surtout dans un temps où la littérature est devenue une profession. Pourquoi ce poëte chômait-il ? Pourquoi ne produisait-il plus rien ? C’est