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religieux, chez Alfred de Vigny, en dépit de son berceau catholique et de l’air du temps, ce fut le doute justement, l’incrédulité douloureuse qui ouvrit la source de poésie en lui inspirant une profonde compassion pour la créature humaine livrée à tant d’ignorance et de misère. « Je crois fermement à une vocation ineffable qui m’est donnée, et j’y crois à cause de la pitié sans bornes que m’inspirent les hommes, mes compagnons de misère, et à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d’amour. » Ainsi il fait parler le poëte dans Stella, celui de ses ouvrages qu’il aimait le mieux, parce qu’il y avait mis le plus de son âme. C’est ce désir miséricordieux qui a fait de Vigny poëte ; il résume son œuvre, ses chants en prose et en vers. Sa muse s’appelle la Pitié. Il plane avec elle au-dessus de ce qui souffre ; les parias du monde sont ses amis ; les martyrs silencieux de l’amour, de l’honneur, du génie, Chatterton, Kitty Bell, Renaud le capitaine, voilà ses clients. Il force les traits sombres du portrait de Richelieu pour venger de nobles victimes ; il dessine avec amour les têtes virginales et poétiques tombées sous le couteau de Robespierre. Mais n’a-t-il pas donné lui-même une figure à sa muse dans cette adorable création