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M. de Saint-Chamans, chevalier de Malte, vieil ami de ma famille et de ma mère, est venu me voir et j’ai longtemps parlé avec lui hier, tout le soir. Une sorte de fierté me donne des forces et me fait relever la tête. Dans ces quatre années d’épreuves qui viennent de se passer, ma vie était entravée de difficultés sans nombre et tout se réunissait contre moi pour me faire résoudre à me séparer de ma mère. Il me fut souvent conseillé de l’envoyer dans une maison de santé ; je refusai, je la logeai chez moi. Ce qu’il m’a fallu de combinaisons pour consoler les femmes qui la servaient et que sa maladie lui faisait maltraiter, pour empêcher que les dépenses qu’elle causait ne fussent senties et ne vinssent nuire au bien-être de la famille, était d’une telle difficulté, exigeait tant d’efforts de patience, que je me suis vu plusieurs fois sur le point d’y succomber. Quatre fois, j’en ai été malade, et la fièvre m’a pris après trop d’efforts pour retenir les émotions douloureuses que cette vie me causait. J’aurais mieux aimé me faire soldat que d’emprunter le moindre argent à mes plus proches parents ; et presque tout ce que m’ont donné mes travaux : Chatterton, Servitude et Grandeur, mes œuvres complètes, a servi à payer les dettes que des dépenses, toujours au delà de mon revenu réuni au sien, m’avaient fait contracter. Le travail est beau et noble. Il donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire.