Page:Victor Alfieri, Mémoires, 1840.djvu/415

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



CHAPITRE XIX

Commencement des troubles de France. — Ils me dérangent de plusieurs manières, et me transforment de poète en discoureur. — Mon opinion sur les choses présentes et futures de ce royaume.


Depuis le mois d’avril 1789, j’avais vécu en proie à des transes d’esprit de tout genre, craignant de jour en jour que l’un de ces mouvemens insurrectionnels qui, à tout instant, éclataient dans Paris depuis la convocation des états-généraux, ne m’empêchât de terminer toutes ces éditions qui touchaient à leur fin, et qu’après tant de peines et de si lourdes dépenses, il ne me fallût échouer en vue du port. Je me hâtais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient pas les ouvriers de l’imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis en politiques et en hommes libres, passaient les journées entières à lire les journaux et à faire des lois, au lieu de composer, de corriger, de tirer les épreuves que j’attendais. Je crus que j’en deviendrais fou par contre-coup. J’éprouvai donc une immense satisfaction, quand vint le jour où ces tragédies, qui m’avaient coûté tant de sueurs, terminées et emballées, s’en allèrent en Italie et ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue durée ; les choses allant de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, ôtant quelque chose au repos et à la sécurité de la veille, pour augmenter le doute et les sinistres présages qui menaçaient l’a-