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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/98

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Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.

Qu’était donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si terrible impression sur l’équipage ?

John Hatteras, le fils unique d’un brasseur de Londres, mort six fois millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrière maritime, malgré la brillante fortune qui l’attendait. Non qu’il fût poussé à cela par la vocation du commerce, mais l’instinct des découvertes géographiques le tenait au cœur ; il rêva toujours de poser le pied là où personne ne l’avait posé encore.

À vingt ans déjà, il possédait la constitution vigoureuse des hommes maigres et sanguins : une figure énergique, à lignes géométriquement arrêtées, un front élevé et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci beaux, mais froids, des lèvres minces dessinant une bouche avare de paroles, une taille moyenne, des membres solidement articulés et mus par des muscles de fer, formaient l’ensemble d’un homme doué d’un tempérament à toute épreuve. À le voir, on le sentait audacieux, à l’entendre, froidement passionné ; c’était un caractère à ne jamais reculer, et prêt à jouer la vie des autres avec autant de conviction que la sienne. Il fallait donc y regarder à deux fois avant de le suivre dans ses entreprises.

John Hatteras portait haut la fierté anglaise, et ce fut lui qui fit un jour à un Français cette orgueilleuse réponse.

Le Français disait devant lui, avec ce qu’il supposait être de la politesse, et même de l’amabilité :

« Si je n’étais Français, je voudrais être Anglais.

— Si je n’étais Anglais, moi, répondit Hatteras, je voudrais être Anglais. »

On peut juger l’homme par la réponse.

Il eût voulu, par-dessus tout, réserver à ses compatriotes le monopole des découvertes géographiques ; mais, à son grand désespoir, ceux-ci avaient peu fait, pendant les siècles précédents, dans la voie des découvertes.

L’Amérique était due au Génois Christophe Colomb, les Indes au Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d’Andrada, la Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Français Jacques Cartier, les îles de la Sonde, le Labrador, le Brésil, le cap de Bonne-Espérance, les Açores, Madère, Terre-Neuve, la Guinée, le Congo, le Mexique, le cap Blanc, le Groënland, l’Islande, la mer du Sud, la Californie, le Japon, le Cambodge, le Pérou, le Kamtchatka, les Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le détroit de Behring, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Bretagne, la Nouvelle-Hollande, la Louisiane, l’île de Jean-Mayen, à des Islandais, à des Scandinaves, à des Russes, à des