Ouvrir le menu principal

Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/95

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait pour ce capitaine invisible, et nous sommes décidés à ne pas aller plus avant.

— Vous êtes décidés ?… s’écria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton ! prenez garde !

— Vos menaces n’y feront rien, répondit brutalement Pen ; nous n’irons pas plus loin ! »

Shandon s’avançait vers ses matelots révoltés, lorsque le maître d’équipage vint lui dire à voix basse :

« Commandant, si nous voulons sortir d’ici, nous n’avons pas une minute à perdre. Voilà un ice-berg qui s’avance dans la passe ; il peut boucher toute issue, et nous retenir prisonniers. »

Shandon revint examiner la situation.

« Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres, dit-il en s’adressant aux mutins. En attendant, vire de bord ! »

Les marins se précipitèrent à leur poste. Le Forward évolua rapidement ; les fourneaux furent chargés de charbon ; il fallait gagner de vitesse sur la montagne flottante. C’était une lutte entre le brick et l’ice-berg ; le premier courait vers le sud pour passer ; le second dérivait vers le nord, prêt à fermer tout passage.

« Chauffez ! chauffez ! s’écria Shandon, à toute vapeur ! Brunton, m’entendez-vous ? »

Le Forward glissait comme un oiseau au milieu des glaçons épars que sa proue tranchait vivement ; sous l’action de l’hélice, la coque du navire frémissait, et le manomètre indiquait une tension prodigieuse de la vapeur ; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant.

« Chargez les soupapes ! » s’écria Shandon.

Et l’ingénieur obéit, au risque de faire sauter le bâtiment.

Mais ses efforts désespérés devaient être vains ; l’ice-berg, saisi par un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe ; le brick s’en trouvait encore éloigné de trois encablures, quand la montagne, entrant comme un coin dans l’intervalle libre, adhéra fortement à ses voisines et ferma toute issue.

« Nous sommes perdus ! s’écria Shandon, qui ne put retenir cette imprudente parole.

— Perdus ! s'écria l’équipage.

— Sauve qui peut ! dirent les uns.

— À la mer les embarcations ! dirent les autres.

— À la cambuse ! s’écrièrent Pen et quelques-uns de sa bande, et s’il faut nous noyer, noyons-nous dans le gin ! »

Le désordre arriva à son comble parmi ces hommes qui rompaient tout frein.