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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/81

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sauvage ; cependant ils s’acclimatèrent à bord, et Captain ne prit pas trop mal avec ses nouveaux camarades ; il semblait connaître leurs habitudes. Clifton ne fut pas le dernier à faire cette remarque, que Captain devait avoir eu déjà des rapports avec ses congénères du Groënland. Ceux-ci, toujours affamés et réduits à une nourriture incomplète à terre, ne pensaient qu’à se refaire avec le régime du bord.

Le 9 mai, le Forward rasa à quelques encâblures la plus occidentale des îles Baffin. Le docteur remarqua plusieurs roches de la baie entre les îles et la terre, de celles que l’on nomme Crimson-cliffs ; elles étaient recouvertes d’une neige rouge comme du beau carmin, à laquelle le docteur Kane donne un origine purement végétale ; Clawbonny eût voulu considérer de plus près ce singulier phénomène, mais la glace ne permit pas de s’approcher de la côte ; quoique la température tendît à s’élever, il était facile de voir que les ice-bergs et les ice-streams s’accumulaient vers le nord de la mer de Baffin.

Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect différent, et d’immenses glaciers se profilaient à l’horizon sur un ciel grisâtre. Le 10, le Forward laissait sur la droite la baie de Hingston près du soixante-quatorzième degré de latitude ; le canal de Lancastre s’ouvrait dans la mer à plusieurs centaines de milles dans l’ouest.

Mais alors cette immense étendue d’eau disparaissait sous de vastes champs, sur lesquels s’élevaient des hummoks réguliers comme la cristallisation d’une même substance. Shandon fit allumer ses fourneaux, et jusqu’au 11 mai le Forward serpenta dans les pertuis sinueux, traçant avec sa noire fumée sur le ciel la route qu’il suivait sur la mer.

Mais de nouveaux obstacles ne tardèrent pas à se présenter ; les passes se fermaient par suite de l’incessant déplacement des masses flottantes ; l’eau menaçait à chaque instant de manquer devant la proue du Forward, et, s’il venait à être nipped[1], il lui serait difficile de s’en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait.

Aussi, à bord de ce navire sans but, sans destination connue, qui cherchait follement à s’élever vers le nord, quelques symptômes d’hésitation se manifestèrent ; parmi ces gens habitués à une existence de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts, regrettaient de s’être aventurés si loin. Il régnait déjà dans les esprits une certaine démoralisation, accrue encore par les frayeurs de Clifton et les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen, Gripper, Waren et Wolsten.

  1. Pincé.