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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/56

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— Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au Xe siècle, cette terre n’avait pas le droit d’être appelée ainsi ? Plus d’une révolution de ce genre s’est produite dans notre globe, et je vous étonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a huit ou neuf cents ans !

— Vous m’étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais pas vous croire, car c’est un triste pays.

— Bon ! si triste qu’il soit, il offre encore une retraite suffisante à des habitants, et même à des Européens civilisés.

— Sans doute ! À Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui consentent à vivre sous de pareils climats ; mais j’ai toujours pensé qu’ils y demeuraient par force, non par goût.

— Je le crois volontiers ; cependant l’homme s’habitue à tout, et ces Groënlandais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les ouvriers de nos grandes villes ; ils peuvent être malheureux, mais, à coup sûr, ils ne sont point misérables ; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pas ma pensée ; en effet, s’ils n’ont pas le bien-être des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouvent évidemment des jouissances qu’il ne nous est pas donné de concevoir !

— Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste ; mais bien des voyages m’ont amené sur ces côtes, et mon cœur s’est toujours serré à la vue de ces tristes solitudes ; on aurait dû, par exemple, égayer les caps, les promontoires, les baies par des noms plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Désolation ne sont pas faits pour attirer les navigateurs !

— J’ai fait également cette remarque, répondit le docteur ; mais ces noms ont un intérêt géographique qu’il ne faut pas méconnaître ; ils décrivent les aventures de ceux qui les ont donnés ; auprès des noms des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre le cap Désolation, je trouve bientôt la baie de la Mercy ; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la baie Repulse[1] me ramène au cap Éden, et, quittant la pointe Turnagain[2], je vais me reposer dans la baie du Refuge ; j’ai là, sous les yeux, cette incessante succession de périls, d’échecs d’obstacles, de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon pays, et, comme une série de médailles antiques, cette nomenclature me retrace toute l’histoire de ces mers.

— Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du Désespoir !

  1. Baie qu’on ne peut atteindre.
  2. Cap du retour forcé.