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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/404

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les fissures des grands blocs, se solidifiait au froid d’une seule nuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se faisant glace qu’en devenant vapeur, et le phénomène s’accomplissait avec une épouvantable instantanéité.

Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses conducteurs ; les précautions prises, tout danger fut évité. D’ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contre-forts, de croupes, d’ice-bergs, n’avait pas une grande étendue, et trois jours après, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines plus faciles.

Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phénomène, qui pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes ; la petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur ; or, son versant oriental était couvert de neige, mais d’une neige entièrement rouge.

On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et même le premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hâta sinon de rassurer, au moins d’instruire ses compagnons ; il connaissait cette particularité des neiges rouges, et les travaux d’analyse chimique faits à leur sujet par Wollaston, de Candolle et Baüer ; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes ; de Saussure en recueillit une notable quantité sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d’autres navigateurs en rapportèrent de leurs expéditions boréales.

Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la présence de corpuscules organiques ; longtemps les chimistes se demandèrent si ces corpuscules étaient d’une nature animale ou végétale ; mais ils reconnurent enfin qu’ils appartenaient à la famille des champignons microscopiques du genre « Uredo », que Baüer proposa d’appeler « Uredo nivalis ».

Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur donna à calculer ce qu’il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants comptèrent jusqu’à quarante-trois mille dans un centimètre carré.

Cette coloration, d’après la disposition du versant, devait remonter à un temps très-reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par l’évaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s’altère pas.