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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/33

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LES ANGLAIS AU POLE NORD

rait se faire une coquille à son gré ; je vais tâcher d’être un colimaçon intelligent.

Et, ma foi, pour une coquille qu’il ne devait pas quitter de longtemps, sa cabine prenait bonne tournure ; le docteur se donnait un plaisir de savant ou d’enfant à mettre en ordre son bagage scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses casiers, ses instruments de précision, ses appareils de physique, sa collection de thermomètres, de baromètres, d’hygromètres, d’udomètres, de lunettes, de compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles, les poudres, les flacons de sa pharmacie de voyage très-complète, tout cela se classait avec un ordre qui eût fait honte au British Museum. Cet espace de six pieds carrés contenait d’incalculables richesses ; le docteur n’avait qu’à étendre la main, sans se déranger, pour devenir instantanément un médecin, un mathématicien, un astronome, un géographe, un botaniste ou un conchyliologue.

Il faut l’avouer, il était fier de ces aménagements, et heureux dans son sanctuaire flottant, que trois de ses plus maigres amis eussent suffi à remplir. Ceux-ci, d’ailleurs, y affluèrent bientôt avec une abondance qui devint gênante, même pour un homme aussi facile que le docteur, et, à l’encontre de Socrate, il finit par dire :

« Ma maison est petite, mais plût au ciel qu’elle ne fût jamais pleine d’amis ! »

Pour compléter la description du Forward, il suffira de dire que la niche du grand chien danois était construite sous la fenêtre même de la cabine mystérieuse ; mais son sauvage habitant préférait errer dans l’entre-pont et la cale du navire ; il semblait impossible à apprivoiser, et personne n’avait eu raison de son naturel bizarre ; on l’entendait, pendant la nuit surtout, pousser de lamentables hurlements qui résonnaient dans les cavités du bâtiment d’une façon sinistre.

'The English at the Noth Pole' by Riou and Montaut 017.jpg

Était-ce regret de son maître absent ? Était-ce instinct aux approches d’un périlleux voyage ? Était-ce pressentiment des dangers à venir ? Les matelots se prononçaient pour ce dernier motif, et plus d’un en plaisantait, qui prenait sérieusement ce chien-là pour un animal d’espèce diabolique.

Pen, homme fort brutal d’ailleurs, s’étant un jour élancé pour le frapper, tomba si malheureusement sur l’angle du cabestan, qu’il s’ouvrit affreusement le crâne. On pense bien que cet accident fut mis sur la conscience du fantastique animal.

Clifton, l’homme le plus superstitieux de l’équipage, fit aussi cette singulière