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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/20

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AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS

À quoi bon ? Le capitaine Mac Clure l’avait trouvé en 1853, et son lieutenant Creswel eut le premier l’honneur de contourner le continent américain du détroit de Behring au détroit de Davis.

Il était pourtant certain, indubitable pour des esprits compétents, que le Forward se préparait à affronter la région des glaces. Allait-il pousser vers le pôle Sud, plus loin que le baleinier Wedell, plus avant que le capitaine James Ross ? Mais à quoi bon, et dans quel but ?

On le voit, bien que le champ des conjectures fût extrêmement restreint, l’imagination trouvait encore moyen de s’y égarer.

Le lendemain du jour où le brick fut mis à flot, sa machine lui arriva, expédiée des ateliers de R. Hawthorn, de Newcastle.

Cette machine, de la force de cent vingt chevaux, à cylindres oscillants, tenait peu de place ; sa force était considérable pour un navire de cent soixante-dix tonneaux, largement voilé d’ailleurs, et qui jouissait d’une marche remarquable. Ses essais ne laissèrent aucun doute à cet égard, et même le maître d’équipage Johnson avait cru convenable d’exprimer de la sorte son opinion à l’ami de Clifton :

« Lorsque le Forward se sert en même temps de ses voiles et de son hélice, c’est à la voile qu’il arrive le plus vite. »

L’ami de Clifton n’avait rien compris à cette proposition, mais il croyait tout possible de la part d’un navire commandé par un chien en personne.

Après l’installation de la machine à bord, commença l’arrimage des approvisionnements ; et ce ne fut pas peu de chose, car le navire emportait pour six ans de vivres. Ceux-ci consistaient en viande salée et séchée, en poisson fumé, en biscuit et en farine ; des montagnes de café et de thé furent précipitées dans les soutes en avalanches énormes. Richard Shandon présidait à l’aménagement de cette précieuse cargaison en homme qui s’y entend ; tout cela se trouvait casé, étiqueté, numéroté avec un ordre parfait ; on embarqua également une très grande provision de cette préparation indienne nommée pemmican, et qui renferme sous un petit volume beaucoup d’éléments nutritifs.

Cette nature de vivres ne laissait aucun doute sur la longueur de la croisière ; mais un esprit observateur comprenait de prime-saut que le Forward allait naviguer dans les mers polaires, à la vue des barils de lime-juice[1], des pastilles de chaux, des paquets de moutarde, de graines d’oseille et de cochléaria, en un mot, à l’abondance de ces puissants antiscorbutiques, dont l’influence est si

  1. Jus de citron