Ouvrir le menu principal

Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/192

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avec une incomparable violence. Il devint impossible de quitter le navire, et l’on eut fort à faire pour combattre l’humidité. À la fin de la semaine, les condensateurs recelaient plusieurs boisseaux de glace.

Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomètre, sous l’influence de certaines conditions atmosphériques, descendit à vingt-quatre degrés au-dessous de zéro (-31° centig.). Ce fut la plus basse température observée jusque-là. Ce froid eût été supportable dans une atmosphère tranquille ; mais le vent soufflait alors et semblait fait de lames aiguës qui traversaient l’air.

Le docteur regretta fort d’être ainsi captif, car la neige, raffermie par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il eût pu tenter quelque lointaine excursion.

Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid amène vite l’essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart de son travail habituel ; les outils de fer deviennent impossibles à manier ; si la main les prend sans précaution, elle éprouve une douleur semblable à celle d’une brûlure, et des lambeaux de sa peau restent attachés à l’objet imprudemment saisi.

L’équipage, confiné dans le navire, fut donc réduit à se promener pendant deux heures sur le pont recouvert, où il avait la permission de fumer, car cela était défendu dans la salle commune.

Là, dès que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles et les jointures du plancher ; il n’y avait pas une cheville, un clou de fer, une plaque de métal qui ne se recouvrît immédiatement d’une couche glacée.

L’instantanéité du phénomène émerveillait le docteur. L’haleine des hommes se condensait dans l’air, et, sautant de l’état fluide à l’état solide, elle retombait en neige autour d’eux. À quelques pieds seulement des poêles, le froid reprenait alors toute son énergie, et les hommes se tenaient près du feu, en groupe serré.

Cependant, le docteur leur conseillait de s’aguerrir, de se familiariser avec cette température, qui n’avait certainement pas dit son dernier mot ; il leur recommandait de soumettre peu à peu leur épiderme à ses cuissons intenses, et prêchait d’exemple ; mais la paresse ou l’engourdissement clouait la plupart d’entre eux à leur poste ; ils n’en voulaient pas bouger et préféraient s’endormir dans cette mauvaise chaleur.

Cependant, d’après le docteur, il n’y avait aucun danger à s’exposer à un grand froid en sortant d’une salle chauffée ; ces transitions brusques n’ont d’inconvénient, en effet, que pour des gens qui sont en moiteur ; le docteur citait des exemples à l’appui de son opinion, mais ses leçons étaient perdues ou à peu près.