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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/190

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« Bon ! s’écria le docteur avec un éclat de rire mêlé de dépit, encore la réfraction ! toujours la réfraction !

— Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny ? demanda le charpentier.

— Eh oui, mon ami ; elle nous a trompés sur les dimensions comme sur la distance ! elle nous a fait voir un ours sous la peau d’un renard ! pareille méprise est arrivée plus d’une fois aux chasseurs dans des circonstances identiques ! Allons ! nous en sommes pour nos frais d’imagination.

— Ma foi, répondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de même. Emportons-le. »

Mais, au moment où le maître d’équipage allait charger l’animal sur ses épaules :

« Voilà qui est plus fort ! s’écria-t-il.

— Qu’est-ce donc ? demanda le docteur.

— Regardez, monsieur Clawbonny, voyez ! il y a un collier au cou de cette bête !

— Un collier ? » répliqua le docteur, en se penchant sur l’animal.

En effet, un collier de cuivre à demi usé apparaissait au milieu de la blanche fourrure du renard ; le docteur crut y remarquer des lettres gravées ; en un tour de main, il l’enleva de ce cou autour duquel il paraissait rivé depuis longtemps.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Johnson.

— Cela veut dire, répondit le docteur, que nous venons de tuer un renard âgé de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par James Ross en 1848.

— Est-il possible ! s’écria Bell.

— Cela n’est pas douteux ; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre animal ! Pendant son hivernage, James Ross eut l’idée de prendre dans des pièges une grande quantité de renards blancs ; on riva à leur cou des colliers de cuivre sur lesquels étaient gravée l’indication de ses navires, l’Entreprise et l’Investigator, ainsi que celle des dépôts de vivres. Ces animaux traversent d’immenses étendues de terrain en quête de leur nourriture, et James Ross espérait que l’un d’eux pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l’expédition de Franklin. Voilà toute l’explication, et cette pauvre bête, qui aurait pu sauver la vie de deux équipages, est venue inutilement tomber sous nos balles.

— Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson ; d’ailleurs, un renard de douze années ! En tous cas, nous conserverons sa peau en témoignage de cette curieuse rencontre. »