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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/145

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L’énorme cétacé paraissait et reparaissait au gré des vagues, montrant son dos noirâtre, semblable à un écueil échoué en pleine mer ; une baleine ne nage pas vite, lorsqu’elle n’est pas poursuivie, et celle-ci se laissait bercer indolemment.

La chaloupe s’approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes dont l’opacité empêchait l’animal de voir son ennemi. C’est un spectacle toujours émouvant que celui d’une barque fragile s’attaquant à ces monstres ; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et il n’est pas rare de rencontrer, entre le soixante-douzième et le quatre-vingtième degré, des baleines dont la taille dépasse cent quatre-vingts pieds ; d’anciens écrivains ont même parlé d’animaux longs de plus de sept cents pieds ; mais il faut les ranger dans les espèces dites d’imagination.

Bientôt la chaloupe se trouva près de la baleine. Simpson fit un signe de la main, les rames s’arrêtèrent, et, brandissant son harpon, l’adroit marin le lança avec force ; cet engin, armé de javelines barbelées, s’enfonça dans l’épaisse couche de graisse. La baleine blessée rejeta sa queue en arrière et plongea. Aussitôt les quatre avirons furent relevés perpendiculairement ; la corde, attachée au harpon et disposée à l’avant, se déroula avec une rapidité extrême, et la chaloupe fut entraînée, pendant que Johnson la dirigeait adroitement.

La baleine, dans sa course, s’éloignait du brick et s’avançait vers les ice-bergs en mouvement ; pendant une demi-heure, elle fila ainsi ; il fallait mouiller la corde du harpon pour qu’elle ne prît pas feu par le frottement. Lorsque la vitesse de l’animal parut se ralentir, la corde fut retirée peu à peu et soigneusement roulée sur elle-même ; la baleine reparut bientôt à la surface de la mer qu’elle battait de sa queue formidable ; de véritables trombes d’eau soulevées par elle retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha rapidement ; Simpson avait saisi une longue lance, et s’apprêtait à combattre l’animal corps à corps.

Mais celui-ci prit à toute vitesse par une passe que deux montagnes de glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrêmement dangereux.

« Diable, fit Johnson.

— En avant ! en avant ! Ferme, mes amis, s’écriait Simpson possédé de la furie de la chasse ; la baleine est à nous !

— Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, répondit Johnson en maintenant la chaloupe.

— Si ! si ! criait Simpson.

— Non ! non ! firent quelques matelots.

— Oui ! » s’écriaient les autres.