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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/142

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Hatteras commanda ses manœuvres avec le plus grand sang-froid, et ne quitta pas le pont pendant la tempête ; il fut obligé de fuir devant le temps et de remonter dans l’ouest. Le vent soulevait des vagues énormes au milieu desquelles se balançaient des glaçons de toutes formes arrachés aux ice-fields environnants ; le brick était secoué comme un jouet d’enfant, et les débris des packs se précipitaient sur sa coque ; par momens, il s’élevait perpendiculairement au sommet d’une montagne liquide ; sa proue d’acier, ramassant la lumière diffuse, étincelait comme une barre de métal en fusion ; puis il descendait dans un abîme, donnant de la tête au milieu des tourbillons de sa fumée, tandis que son hélice, hors de l’eau, tournait à vide avec un bruit sinistre et frappait l’air de ses branches émergées. La pluie, mêlée à la neige, tombait à torrents.

Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire tremper jusqu’aux os ; il demeura sur le pont, en proie à toute cette émouvante admiration qu’un savant sait extraire d’un tel spectacle. Son plus proche voisin n’aurait pu entendre sa voix ; il se taisait donc et regardait ; mais, en regardant, il fut témoin d’un phénomène bizarre et particulier aux régions hyperboréennes.

La tempête était circonscrite dans un espace restreint et ne s’étendait pas à plus de trois ou quatre milles ; en effet, le vent qui passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut porter loin ses violences désastreuses ; le docteur apercevait de temps à autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au-delà des ice-fields ; il suffisait donc au Forward de se diriger à travers les passes pour retrouver une navigation paisible ; seulement, il courait risque d’être jeté sur ces bancs mobiles qui obéissaient au mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint, au bout de quelques heures, à conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de l’ouragan, faisant rage à l’horizon, venait expirer à quelques encablures du Forward.

Le bassin de Melville ne présentait plus alors le même aspect ; sous l’influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes, détachées des côtes, dérivaient vers le nord, se croisant et se heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs centaines ; mais la baie est fort large, et le brick les évita facilement. Le spectacle était magnifique de ces masses flottantes, qui, douées de vitesses inégales, semblaient lutter entre elles sur ce vaste champ de course.

Le docteur en était à l’enthousiasme, quand Simpson, le harponneur, s’approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer ; ces teintes variaient du bleu intense jusqu’au vert olive ; de longues bandes s’allongeaient du nord au sud avec des arêtes si vivement tranchées, que l’on pouvait suivre jusqu’à