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Page:Verne - Voyages et aventures du capitaine Hatteras.djvu/123

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Angleterre, ici c’est le salut, et pour un jour de retard, une heure même, on s’expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le donc agir à sa guise. »

Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie Creswell fut coupée diagonalement par le Forward ; depuis la pointe de la Fury, la côte s’élevait vers le nord en rochers perpendiculaires de trois cents pieds de hauteur ; au sud, elle tendait à s’abaisser ; quelques sommets neigeux présentaient aux regards des tables nettement coupées, tandis que les autres, affectant des formes bizarres, projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës.

Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa clarté ; on perdit la terre de vue ; le thermomètre remonta à trente-deux degrés (0 centig.) ; quelques gelinottes voletaient çà et là, et des troupes d’oies sauvages pointaient vers le nord ; l’équipage dut se débarrasser d’une partie de ses vêtements ; on sentait l’influence de la saison d’été dans ces contrées arctiques.

Vers le soir, le Forward doubla le cap Garry à un quart de mille du rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la côte de près jusqu’à la baie Brentford. C’était sous cette latitude que devait se rencontrer le détroit de Bellot, détroit que sir John Ross ne soupçonna même pas dans son expédition de 1828 ; ses cartes indiquent une côte non interrompue, dont il a noté et nommé les moindres irrégularités avec le plus grand soin ; il faut donc admettre qu’à l’époque de son exploration l’entrée du détroit, complètement fermée par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la terre elle-même.

Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une excursion faite en avril 1852 ; il lui donna le nom du lieutenant Bellot, « juste tribut, dit-il, aux importants services rendus à notre expédition par l’officier français. »




CHAPITRE XVI. — LE POLE MAGNÉTIQUE.


Hatteras, en s’approchant de ce détroit, sentit redoubler ses inquiétudes ; en effet, le sort de son voyage allait se décider ; jusqu’ici, il avait fait plus que ses prédécesseurs, dont le plus heureux, Mac Clintock, mit quinze mois à atteindre cette partie des mers polaires ; mais c’était peu, et rien même, s’il ne parvenait à franchir le détroit de Bellot ; ne pouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqué jusqu’à l’année suivante.