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Page:Verne - Voyage au centre de la Terre.djvu/78

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roi. À notre arrivée, le maître vint nous tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de le suivre.

Le suivre en effet, car l’accompagner eût été impossible. Un passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation construite en poutres à peine équarries et permettait d’arriver à chacune des chambres ; celles-ci étaient au nombre de quatre : la cuisine, l’atelier de tissage, la « badstofa », chambre à coucher de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n’avait pas songé en bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois de la tête contre les saillies du plafond.

On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un sol de terre battue et éclairée d’une fenêtre dont les vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu transparentes. La literie se composait de fourrage sec jeté dans deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences islandaises. Je ne m’attendais pas à ce confortable ; seulement il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez mal.

Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs, la voix de l’hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer dans la cuisine, seule pièce où l’on fit du feu, même par les plus grands froids.

Mon oncle se hâta d’obéir à cette amicale injonction. Je le suivis.

La cheminée de la cuisine était d’un modèle antique ; au milieu de la chambre, une pierre pour tout foyer ; au toit, un trou par lequel s’échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de salle à manger.

À notre entrée, l’hôte, comme s’il ne nous avait pas encore vus, nous salua du mot « saellvertu », qui signifie « soyez heureux », et il vint nous baiser sur la joue.

Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du même cérémonial ; puis les deux époux, plaçant la main droite sur leur cœur, s’inclinèrent profondément.

Je me hâte de dire que l’Islandaise était mère de dix-neuf enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. À chaque instant j’apercevais une petite tête blonde et un peu mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une guirlande d’anges insuffisamment débarbouillés.

Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette « couvée » ; bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos épaules, autant sur nos genoux et le