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Page:Verne - Voyage au centre de la Terre.djvu/199

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Tel était alors l’état de la science paléontologique, et ce que nous en connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant cet ossuaire de la mer Lidenbrock.

On comprendra donc les stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face, avec un des spécimens de l’homme quaternaire.

C’était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d’une nature particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à Bordeaux, l’avait-il ainsi conservé pendant des siècles ? je ne saurais le dire. Mais ce cadavre, la peau tendue et parcheminée, les membres encore mœlleux, — à la vue du moins, — les dents intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des orteils d’une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel qu’il avait vécu.

J’étais muet devant cette apparition d’un autre âge. Mon oncle, si loquace, si impétueusement discoureur d’habitude, se taisait aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l’avions redressé. Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son torse sonore.

Après quelques instants de silence, l’oncle fut vaincu par le professeur. Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia les circonstances de notre voyage, le milieu où nous étions, l’immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au Johannæum, professant devant ses élèves, car il prit un ton doctoral, et s’adressant à un auditoire imaginaire :

« Messieurs, dit-il, j’ai l’honneur de vous présenter un homme de l’époque quaternaire. De grands savants ont nié son existence, d’autres non moins grands l’ont affirmée. Les saint Thomas de la paléontologie, s’ils étaient là, le toucheraient du doigt, et seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je sais bien que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de ce genre ! Je n’ignore pas quelle exploitation des hommes fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de même farine. Je connais l’histoire de la rotule d’Ajax, du prétendu corps d’Oreste retrouvé par les Spartiates, et du corps d’Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J’ai lu les rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe siècle, et dans lequel on voulait reconnaître Polyphème, et l’histoire du géant déterré pendant le XVIe siècle aux environs de Palerme. Vous n’ignorez pas plus que moi, Messieurs, l’analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait appartenir à un géant de dix-neuf pieds ? J’ai dévoré les traités de Cassanion, et tous ces mémoires, brochures, discours et contre-discours publiés à propos du squelette du roi des Cimbres, Teutobochus, l’envahisseur de la Gaule, exhumé d’une sablon-