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journal du passager j.-r. kazallon.

moins un quart, je me demande si quelque bon mouvement ne fait pas battre enfin le cœur de cet égoïste. En effet, Mr. Kear hèle quelques matelots du gaillard d’avant et il les prie de l’aider à descendre de la hune de misaine. Veut-il donc rejoindre sa femme dans la grand’hune ?

Les matelots ne répondent pas, d’abord, à l’appel de Mr. Kear. Celui-ci insiste plus vivement, et il promet de bien payer ceux qui lui rendront ce service.

Aussitôt, deux matelots, Burke et Sandon, s’élancent sur les bastingages, gagnent les haubans de misaine et atteignent la hune.

Arrivés près de Mr. Kear, ils discutent longuement avec lui les conditions du marché. Il est évident qu’ils demandent beaucoup, et que Mr. Kear ne veut donner que peu. Je vois le moment où les deux matelots vont laisser le passager dans la hune. Enfin, les parties tombent d’accord, et Mr. Kear, tirant de sa ceinture une liasse de dollars-papier, la remet à l’un des matelots. Celui-ci compte attentivement la somme, et j’estime qu’il ne doit pas avoir entre les mains moins de cent dollars.

Il s’agit alors d’affaler Mr. Kear jusqu’au gaillard d’avant par l’étai de misaine. Burke et Sandon lui attachent autour du corps une manœuvre qu’ils enroulent ensuite sur l’étai ; puis, ils le laissent glisser comme un colis, et non sans lui imprimer quelques fortes secousses, qui provoquent les quolibets de leurs camarades.

Mais je me suis trompé. Mr. Kear n’avait aucunement l’intention de rejoindre sa femme dans la grand’hune. Il reste sur le gaillard d’avant, près de Silas Huntly, qui l’attendait en cet endroit. L’obscurité me les fait bientôt perdre tous deux de vue.

La nuit s’est faite, le vent a calmi, mais la mer est toujours houleuse. La lune, qui s’est levée depuis quatre heures de l’après-midi, ne paraît qu’à de rares intervalles entre d’étroites bandes de nuages. Quelques-unes de ces vapeurs, disposées en longues strates à l’horizon, se colorent d’une teinte rouge qui annonce pour demain une forte brise. Fasse le ciel que cette brise vienne encore du nord-est et qu’elle nous pousse vers la terre ! Un changement quelconque dans sa direction serait funeste, lorsque nous serons embarqués sur le radeau, qui ne peut marcher que vent arrière !

Robert Kurtis est monté à la grand’hune vers huit heures du soir. Je pense que l’état du ciel le préoccupe et qu’il veut tâcher de deviner ce que sera ce lendemain. Il reste un quart d’heure en observation ; puis, avant de redescendre, il me serre la main sans prononcer une parole et va reprendre sa place à l’arrière de la dunette.