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Page:Verne - Le Château des Carpathes.djvu/81

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l’ex-infirmier fit trotter ses petites jambes pour rejoindre le forestier, qui ne se retournait même pas.

Il était quatre heures. Les rayons solaires, effleurant la crête du Plesa, qui ne tarderait pas à les intercepter, éclairaient d’un jet oblique les hautes branches de la sapinière. Nic Deck avait grandement raison de se hâter, car ces dessous de bois s’assombrissent en peu d’instants au déclin du jour.

Curieux et étrange aspect que celui de ces forêts où se groupent les rustiques essences alpestres. Au lieu d’arbres contournés, déjetés, grimaçants, se dressent des fûts droits, espacés, dénudés jusqu’à cinquante et soixante pieds au-dessus de leurs racines, des troncs sans nodosités, qui étendent comme un plafond leur verdure persistante. Peu de broussailles ou d’herbes enchevêtrées à leur base. De longues racines, rampant à fleur de terre, semblables à des serpents engourdis par le froid. Un sol tapissé d’une mousse jaunâtre et rase, faufilée de brindilles sèches et semée de pommes qui crépitent sous le pied. Un talus raide et sillonné de roches cristallines, dont les arêtes vives entament le cuir le plus épais. Aussi le passage fut-il rude au milieu de cette sapinière sur un quart de mille. Pour escalader ces blocs, il fallait une souplesse de reins, une vigueur de jarrets, une sûreté de membres, qui ne se retrouvaient plus chez le docteur Patak. Nic Deck n’eût mis qu’une heure, s’il eût été seul, et il lui en coûta trois avec l’impedimentum de son compagnon, s’arrêtant pour l’attendre, l’aidant à se hisser sur quelque roche trop haute pour ses petites jambes. Le docteur n’avait plus qu’une crainte, — crainte effroyable : c’était de se trouver seul au milieu de ces mornes solitudes.

Cependant, si les pentes devenaient plus pénibles à remonter, les arbres commençaient à se raréfier sur la haute croupe du Plesa. Ils ne formaient plus que des bouquets isolés, de dimension médiocre. Entre ces bouquets, on apercevait la ligne des montagnes, qui se dessinaient à l’arrière-plan et dont les linéaments émergeaient encore des vapeurs du soir.

Le torrent du Nyad, que le forestier n’avait cessé de côtoyer jus-