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Page:Verne - Le Château des Carpathes.djvu/218

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ne parut pas émouvoir autrement ce savant égoïste et maniaque, qui n’avait à cœur que ses inventions.

En premier lieu, sur les demandes pressantes de Rotzko, Orfanik affirma que la Stilla était morte, et — ce sont les expressions mêmes dont il se servit, — qu’elle était enterrée et bien enterrée depuis cinq ans dans le cimetière du Campo Santo Nuovo, à Naples.

Cette affirmation ne fut pas le moindre des étonnements que devait provoquer cette étrange aventure.

En effet, si la Stilla était morte, comment se faisait-il que Franz eût pu entendre sa voix dans la grande salle de l’auberge, puis la voir apparaître sur le terre-plein du bastion, puis s’enivrer de son chant, lorsqu’il était enfermé dans la crypte ?… Enfin comment l’avait-il retrouvée vivante dans la chambre du donjon ?

Voici l’explication de ces divers phénomènes, qui semblaient devoir être inexplicables.

On se souvient de quel désespoir avait été saisi le baron de Gortz, lorsque le bruit s’était répandu que la Stilla avait pris la résolution de quitter le théâtre pour devenir comtesse de Télek. L’admirable talent de l’artiste, c’est-à-dire toutes ses satisfactions de dilettante, allaient lui manquer.

Ce fut alors que Orfanik lui proposa de recueillir, au moyen d’appareils phonographiques, les principaux morceaux de son répertoire que la cantatrice se proposait de chanter à ses représentations d’adieu. Ces appareils étaient merveilleusement perfectionnés à cette époque, et Orfanik les avait rendus si parfaits que la voix humaine n’y subissait aucune altération, ni dans son charme, ni dans sa pureté.

Le baron de Gortz accepta l’offre du physicien. Des phonographes furent installés successivement et secrètement au fond de la loge grillée pendant le dernier mois de la saison. C’est ainsi que se gravèrent sur leurs plaques, cavatines, romances d’opéras ou de concerts, entre autres, la mélodie de Stéfano et cet air final d’Orlando qui fut interrompu par la mort de la Stilla.