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Page:Verne - Le Château des Carpathes.djvu/187

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Alors cette pensée le reprit, cette pensée qu’elle était privée de raison, et ce coup horrible le frappa comme s’il venait de la perdre une seconde fois.

« Folle ! se répéta-t-il. Oui !… folle… puisqu’elle n’a pas reconnu ma voix… puisqu’elle n’a pas pu répondre… folle… folle ! »

Et cela n’était que trop vraisemblable !

Ah ! s’il pouvait l’arracher de ce burg, l’entraîner au château de Krajowa, se consacrer tout entier à elle, ses soins, son amour sauraient bien lui rendre la raison !

Voilà ce que disait Franz, en proie à un effrayant délire, et plusieurs heures s’écoulèrent avant qu’il eût repris possession de lui-même.

Il essaya alors de raisonner froidement, de se reconnaître dans le chaos de ses pensées.

« Il faut m’enfuir d’ici… se dit-il. Comment ?… Dès qu’on rouvrira cette porte !… Oui !… C’est pendant mon sommeil que l’on vient renouveler ces provisions… J’attendrai… je feindrai de dormir… »

Un soupçon lui vint alors : c’est que l’eau du broc devait renfermer quelque substance soporifique… S’il avait été plongé dans ce lourd sommeil, dans ce complet anéantissement dont la durée lui échappait, c’était pour avoir bu de cette eau… Eh bien ! il n’en boirait plus… Il ne toucherait même pas aux aliments qui avaient été déposés sur cette table… Un des gens du burg ne tarderait pas à entrer, et bientôt…

Bientôt ?… Qu’en savait-il ?… En ce moment, le soleil montait-il vers le zénith ou s’abaissait-il sur l’horizon ?… Faisait-il jour ou nuit ?

Aussi Franz cherchait-il à surprendre le bruit d’un pas, qui se fût approché de l’une ou de l’autre porte… Mais aucun bruit n’arrivant jusqu’à lui, il rampait le long des murs de la crypte, la tête brûlante, l’œil égaré, l’oreille bourdonnante, la respiration haletante sous l’oppression d’une atmosphère alourdie, qui se renouvelait à peine à travers le joint des portes…