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Page:Verne - César Cascabel, 1890.djvu/33

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césar cascabel.

à mourir de faim. La troupe d’acrobates, à laquelle il appartenait, venait de se débander après la fuite du directeur. Il y jouait les « minstrels ». Un triste métier, même quand il nourrit ou à peu près celui qui l’exerce ! Se barbouiller de cirage, se « négrifier », comme on dit, revêtir un habit et un pantalon noirs, un gilet blanc et une cravate blanche, puis chanter des chansons grotesques en râclant un violon ridicule, en compagnie de quatre ou cinq parias de son espèce, quelle fonction dans l’ordre social ! Eh bien, cette fonction venait de manquer à Ned Harley, et il fut trop heureux de rencontrer la Providence sur son chemin en la personne de M. Cascabel.

Précisément, celui-ci venait de renvoyer son pitre, auquel étaient plus généralement dévolus les rôles de pierrots dans les scènes de parade. Le croirait-on ? Ce pitre s’était donné comme Américain, et il était d’origine anglaise ! Un John Bull dans la troupe ambulante ! Un compatriote de ces bourreaux, qui… Vous connaissez l’antienne. Un jour, par hasard, M. Cascabel apprit quelle était la nationalité de l’intrus.

« Monsieur Waldurton, lui dit-il, puisque vous êtes Anglais, vous allez filer immédiatement, ou je vous flanque ma botte au derrière, tout pierrot que vous êtes ! »

Et, tout pierrot qu’il était, M. Waldurton eût reçu la botte à l’endroit indiqué, s’il ne se fût hâté de déguerpir.

C’est alors que Clou le remplaça. L’ex-minstrel s’engagea pour tout faire, aussi bien la parade sur les tréteaux que le pansage des bêtes ou la cuisine, lorsqu’il fallait donner un coup de main à Cornélia. Il va sans dire qu’il parlait le français, mais avec un accent des plus prononcés.

C’était, en somme, un garçon resté naïf, bien qu’il fût âgé de trente-cinq ans, aussi gai quand il attirait le public par ses boniments cocasses, que mélancolique dans la vie privée. Il voyait plutôt les choses par leur côté fâcheux, et, franchement, on n’aurait pu s’en étonner, car il eût été difficile qu’il se comptât parmi les heureux de ce monde. Sa tête en pointe, sa figure longue et tirée, ses cheveux jau-