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Page:Verne - César Cascabel, 1890.djvu/281

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césar cascabel.

fichu pays !… À peine est-il bon pour des phoques, et son climat ne vaut pas le climat normand !

— J’en conviens volontiers, répondit M. Serge. Mais que voulez-vous, il faut le prendre comme il est !…

— Parbleu ! je le prends… monsieur Serge, je le prends… mais en horreur ! »

Non, brave Cascabel, ce n’est pas le climat de la Normandie, ni même celui de la Suède, de la Norvège, de la Finlande, pendant leur saison d’hiver ! C’est le climat des pôles, avec sa nuit de quatre mois, ses rafales hurlantes, le poudroiement continu des neiges, et le voile épais de ses brumes qui le laissent sans horizon !

Et que d’inquiétudes il y avait à entrevoir pour l’avenir ! Après la dérive, lorsque le glaçon serait immobilisé, lorsque la mer ne formerait plus qu’un immense icefield, à quel parti s’arrêterait-on ? Abandonner la Belle-Roulotte, franchir sans elle quelques centaines de lieues jusqu’au littoral sibérien, cela était vraiment effroyable, quand on y songeait ! Aussi M. Serge se demandait-il s’il ne serait pas à propos d’hiverner à l’endroit même où s’arrêterait le bloc flottant, de garder jusqu’au retour de la belle saison l’abri de cette maison roulante, qui ne roulerait plus jamais sans doute. Oui ! à la rigueur, passer la période des grands froids en ces conditions n’eût pas été impossible ! Mais, avant le relèvement de la température, avant la débâcle de la mer Arctique, il faudrait avoir quitté le lieu d’hivernage, il faudrait avoir traversé le champ de glace, qui ne tarderait pas à se dissoudre !

Les naufragés n’en étaient pas là, du reste, et il serait temps d’aviser, lorsque l’hiver prendrait fin. Il y aurait à tenir compte de la distance à laquelle on se trouverait du continent asiatique, en admettant qu’il y eût quelque moyen de l’estimer. M. Serge espérait que cette distance ne serait pas très considérable, puisque le glaçon avait, invariablement, suivi la direction de l’ouest, après avoir doublé les caps Kekournyi, Cheliagskyi, Baranoff, et dépassé le détroit de Long et le golfe de la Kolyma.