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qui doit traverser bientôt toute l’Amérique centrale, les conduisit à Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.

Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l’Observatoire recevaient la dépêche de San Francisco, l’honorable J.-T. Maston éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que ne lui avait même pas procuré l’éclatement de son célèbre canon, et qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.

On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques instants après le projectile, – et presque aussi vite que lui, – pour le poste de Long’s-Peak dans les Montagnes-Rocheuses. Le savant J. Belfast, directeur de l’Observatoire de Cambridge, l’accompagnait. Arrivés à la station, les deux amis s’étaient installés sommairement, et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.

On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans les conditions des réflecteurs appelés « front view » par les Anglais. Cette disposition ne faisait subir qu’une seule réflexion aux objets, et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à la partie supérieure de l’instrument et non à la partie inférieure. Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d’œuvre de légèreté, et au-dessous d’eux s’ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.

Or, c’était sur l’étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope, que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient obstinément pendant la nuit.

Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d’attente, dans la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs amis dans l’espace ! À cette joie succéda une déception profonde, lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un orbe immutable.

Depuis cet instant, le boulet ne s’était plus montré à leurs yeux, disparition d’autant plus explicable, qu’il passait alors derrière le disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le disque visible, que l’on juge alors de l’impatience du bouillant J.-T. Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui ! À chaque minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne le revoyaient pas ! De là, entre eux, des discussions incessantes, de violentes disputes. Belfast affirmant que le