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Page:Verlaine - Œuvres posthumes, Messein, I.djvu/290

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souvenirs

voici ce portrait ou plutôt cette esquisse. Je vous aurai peint au physique quand j’aurai constaté que vous êtes grand, et permettez-moi d’ajouter, beau ; ce qui est, d’ailleurs, l’avis de la majorité des dames. Quand j’eus le plaisir de vous voir pour la première fois, vous étiez extrêmement jeune, et portiez une chevelure Apollonienne, épaisse toison noire, un peu éclaircie de nos jours ; mais le front, votre front de penseur et d’artiste, n’a que gagné, si j’ose ainsi parler, à cette virilisation de votre physionomie. Vous êtes mince, sans exagération, et d’une naturelle élégance, tout à fait fière et comme militaire, et cela m’amène à parler du moral qui est très haut, lui aussi, parfois trop haut, s’il est possible que la hauteur soit jamais un défaut. Et c’est pourquoi, moitié en badinant et moitié pour de bon, je vous ai, dès les premiers jours de notre liaison, baptisé Néoptolème. Du fils d’Achille, en effet, vous avez, avec tous les tempéraments bien entendu de notre civilisation, l’impétuosité, la générosité, j’allais dire la candeur. Ces qualités vous ont, comme il est coutume, joué plus d’un mauvais tour, et continueront, soyez-en sûr, à le faire encore. Je suis, pour ma part, un Ulysse bien insuffisant ; mais souvenez-vous que j’eus lieu, dans certaines circonstances, de vous don-